Oh! My Celtic Paradise

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Le 12 septembre 2017, je faisais partie du millier de supporters parisiens présents dans le parcage du mythique Celtic Park, situé dans Parkhead, un quartier austère à l’est de l’agglomération de Glasgow. Ville industrielle du sud ouest de l’Ecosse, terre d’ennemis qui pourraient être frères, sainte cité du Old Firm, Rangers contre Celtes, protestants contre catholiques, royalistes contre unionistes, fidèles contre affranchis de la couronne. Terre de contraste, terre de passions ardentes, terre de football.

Un ticket pour le paradis.
Cela vaut bien un compte rendu, un billet d’humeur, un divin témoignage.



« When you walk through a storm, hold your head up high, and don’t be afraid of the dark. At the end of a storm, there’s a golden sky, and the sweet silver song of a lark. Walk on through the wind, walk on through the rain, though your dreams be tossed and blown. Walk on, walk on, with hope in your heart, and you’ll never walk alone, you’ll never walk alone. Walk on, walk on, with hope in your heart, and you’ll never walk alone, you’ll never walk alone… »

Avant la tempête de Celtic Park, pour finir en beauté le rêve, il faut d’abord commencer par une petite douceur. La belle Edimbourg en est la complice parfaite. Un samedi soir langoureux, un rocher médiéval rougi par les derniers rayons du soleil, un ciel orangé féérique, sublimant des monuments d’un autre siècle, des parcs et des rues partagés entre ombre et lumière, des terrasses animées, des pubs chantant, de la bière à foison. Le temps paraît arrêté. La magie opère. Harry Potter n’y est pour rien.

Puis d’Edimbourg, il faut se rapprocher du rêve. Road to Glasgow. Entre les deux, des champs, des plaines, des vaches, des moutons, de l’herbe, très verte. L’Ecosse est verte, indéniablement. L’Irish Spirit, certainement. Les unionistes n’ont pas vaincu dans ces terres du Royaume, mais le décor est le même qu’en Irlande indépendante. Les hommes s’opposent, mais les paysages se ressemblent. Come on you Bhoys in Green.

Après Edimbourg, Glasgow est un choc. L’effet est inverse. Les commerces et édifices sans âme remplacent les vieilles pierres de la capitale. Les rues du centre sont quadrillées, on se croirait dans un brouillon d’une grande ville sans charme des contrées industrielles de l’Oncle Sam. La vie ici semble rude. Certains regards sont durs. La ville paraît toutefois sur la voie de la modernisation, pour oublier les fastes du passé, quand elle était à la pointe des industries et qu’il ne fallait pas attirer le touriste. Les temps changent.

Le temps, justement, il passe. Le tourisme c’est bien. Le football c’est mieux. Le rêve se rapproche. La morne Glasgow est aussi Green and White. L’attente nous presse, la pression coule, la Guinness est le fil rouge, gardant le lien avec le pays des lutins verts. Est-ce l’impatience ? La Guinness ici semble être altérée, diluée, le goût, et le prix aussi. Quelques Pounds pour ce breuvage sacré, on s’interroge. L’amer noire ne peut être discount. Noir houblon, mais vert pâle.

Cela ne s’invente pas, pour se rendre à Celtic Park, à pied depuis le centre ville, il faut remonter London Road. Comme une ultime provocation ! La route du Paradis n’a rien d’attrayant. On remonte un long boulevard boisé longeant quelques entrepôts et immeubles d’habitation, un grand poste de Police et une résidence pavillonnaire de banlieue dortoir, en partie camouflée derrière une fresque Street Art légèrement déchirée dénonçant le sectarisme local par les slogans suivants « Sectarianism divides ». « Fear. Anger. They all fight, it’s not right, it’s your choice, your voice ». « Respect each other’s view : the green and white. The white and blue ». « Rivals not enemies ».

Football Without The Fans Is Nothing

Enfin, la délivrance. On traverse un large carrefour routier, et nous voici au pied du Celtic Way, menant aux portes de la légende, jusqu’à ce bâtiment de briques rouges, l’arrière de la Main Stand, la tribune présidentielle, orné des lettres « Celtic Football Club » et d’une étoile dorée, vestige d’une Ligue des Champions remportée cinquante ans plus tôt à Lisbonne. Celtic Park est là, devant nous. A son pied, à quelques mètres de l’entrée du Celtic Megastore, trône la statue bronzée de John « Jock » Stein, entraîneur des héros de Lisbonne. Sur le socle de la statue, l’inscription « Football Without The Fans Is Nothing ». Tout est dit. Il faudrait juste ne pas l’oublier.

Le temple du football se suffit à lui-même. Autour, on est plus proche de la désolation. Faisant face au Celtic Way, une imposante Emirates Arena, enceinte multifonctions au design légèrement futuriste, fait un clin d’œil à ces temps modernes où l’ultra consommation s’oppose à l’authentique, au mythique, à l’histoire. Elle dénote dans ce quartier du East End où le temps et les investissements semblent s’être arrêtés il y a bien longtemps. Le sport et son business paraissent ici salutaires à l’économie locale.

En contournant Celtic Park sur sa droite, une fois la tribune visiteur en quart de virage passée, on découvre cette fresque gigantesque décorant l’arrière de la Lisbon Lions Stand. « PARADISE » y est inscrit sur tout le long. Est-ce une promesse ? Ou un aboutissement ? Les plus illustres joueurs du club y figurent en bonne place, ainsi que l’inscription « Where Legends Are Made ». Sa contemplation se fait depuis un terrain vague gravillonné servant de parking les jours de match. A droite, on aperçoit un bout de la North Stand, l’équivalent de notre Tribune Paris. Celle-ci est accolée à un grand cimetière boisé. Le lien avec le Paradis n’a pas été difficile à trouver.

A l’arrière du terrain vague, au bout d’une allée bordée de baraques à frite pas encore ouvertes, une cité à l’allure inoffensive. A proximité, dans un coin de rue, au pied d’un autre bâtiment de briques rouges à l’architecture surprenante, on trouve un kebab, un centre de paris sportifs, un cabinet d’avocats et deux pubs où se réunissent les fans locaux. Nous y entrons. Nous y partageons quelques pintes. Nous attendons dans la sacristie, parmi les fidèles qui affluent en masse, avant que la cathédrale n’ouvre ses portes.

Les conditions météorologiques ont parfois leur mystère. Après quatre jours sous le soleil, si ce n’est quelques crachins éparses, les cieux ont décidé de respecter les coutumes locales, ou du moins nos idées reçues. A deux heures du coup d’envoi, la pluie fit son apparition. Une pluie certes pas très intense, mais une pluie dont vous ne pouvez faire abstraction. Une pluie qui ne vous mouille pas qu’un peu. Une pluie froide. Une pluie annonciatrice d’une soirée tempétueuse. La légende est en marche. Le ciel s’assombrit. On s’y résigne avec un flegme écossais. « When you walk, throw a storm… Walk on through the wind, walk on through the rain … ». Y-aura-t-il un Golden Sky pour les Bhoys au bout du chemin ?

L’entrée au paradis se fait simplement, sans fioriture, sans zèle, sans grande cérémonie. L’émotion reste intérieure. Il est difficile de la partager. L’antre des dieux est typiquement britannique. Des couloirs froids. Des tribunes proches de la pelouse. Vestiges du passé, d’imposants poteaux soutiennent la tribune officielle, celle qui n’a pas été reconstruite lors de l’agrandissement du stade à la fin du siècle dernier. Les travées restent vides jusqu’aux dernières minutes avant le coup d’envoi. Des bannières irlandaises s’exposent aux quatre coins, rappelant les origines du club fondés en 1887 par des migrants ayant traversé la mer d’Irlande.

They Will Never Walk Alone

L’heure du match se rapproche. Des « Celtic, Celtic, Celtic, ... » sont lancés par les ultras écossais, repris par une partie du stade. Leurs homologues parisiens firent écho, « Paris, Paris, Paris… », repris par tout le parcage. Une confrontation vocale plus tard, la sono du stade lance les premières notes. Les écharpes blanches et vertes sont déployées. Le parcage parisien fait silence, respectueusement, religieusement. Il respire la légende. Il se lie aux frissons. Il tente quelques paroles. Les écharpes rouge et bleu se tendent également. Les chœurs écossais se plient au rite. They Will Never Walk Alone. L’instant est magique. On ne peut que succomber. Même si… mais on y reviendra plus tard.

Assez rare outre-Manche pour être signalé, le Celtic Park possède son groupe ultra, la Green Brigade. Petit îlot d’inspiration continentale positionné en quart de virage, bordant avec le parcage visiteur la Lisbon Lions Stand. Outre des chants et gestuelles soutenus et continus pendant tout le match, l’événement justifiait un efficace tifo, à base de feuilles vertes et blanches, soulignant une toile peinte inspirée de La Liberté guidant le peuple d’Eugène Delacroix, avec ce message qui sonne aujourd’hui comme un voeux pieux : « The Celtic Renaissance ».

Les joueurs rentrent sur le terrain. Retentit l’hymne de la Ligue des Champions. La clameur qui résonnent alors dans le stade est indescriptible. Comme un hurlement bestial surgissant de la foule. Une extase soudaine. Un jouissement collectif. Un appel au surpassement. Le combat va pouvoir commencer. Les parisiens sont prévenus. Les hommes de Brendan Rodgers ne devront rien lâcher. L’actuel coach nord-irlandais du Celtic était précédemment celui des Reds d’Anfield Road. Il maîtrise la culture celte. Nous sommes prêts pour 90 minutes du célèbre Irish Fighting Spirit à la sauce Scottish.

Le scénario sera cruel avec les hommes au maillot rayé. Sans forcer et profitant des approximations de la défense écossaise, nous menons au score rapidement, facilement, puis largement. L’écart de trois buts à la mi-temps n’éteindra pas l’enthousiasme des Hoops. Sous l’impulsion de leurs ultras, la seconde période reprit sous les encouragements, et même quelques brèves envolées vocales mémorables. Sur le terrain, rien n’y fera. La supériorité des hommes en noir est indéniable. Quand la performance sportive tourne à la débâcle, on se raccroche à ce qu’on peut. C’est ainsi que le jeune arrière droit Anthony Ralston, du haut de ses 18 ans impertinents, devint le héro du soir, agressif et rageur à chacune de ses interventions sur l’icône brésilienne. Odieux et rageux pourraient également le qualifier, selon le côté où l’on se place. Ses supporters ont apprécié l’attitude, les vivas de la foule célébrant chacune de ses interventions, l’invitant à encore plus de fougue pour sa prochaine, ce qu’il ne manqua pas…

En souvenir des Lions de Lisbonne

Le score eu tout de même, sur l’ensemble du match, un effet soporifique. Hormis à la Green Brigade, nous eûmes droit à de longs silences du reste des travées. Des hauts et des bas. Un bouffon du royaume, visiblement éméché, nous gratifia même de sa visite, faisant fi de passifs stewards pour fouler de son pas incertain la sainte pelouse. D’abord le bouffon fit sourire. Puis, devenu belliqueux, il enragea le stade. Une tentative de balayette sur le jeune prodige parisien ne fut pas du goût des fans écossais. Un tollé tomba sur lui. Shame On You. Escorté hors du terrain par une dizaine de stewards, certains supporters des Bhoys tentèrent de l’atteindre à coups de poing. Nous passâmes à deux doigts d’un lynchage public. On ne badine pas avec le Fair-Play à Celtic Park. Les bouffons n’y sont pas les bienvenus.

Vingt-deux ans après la victoire 3 – 0 des coéquipiers de Patrice Loko et Pascal Nouma, l’addition fut donc encore plus salée pour cette seconde édition. A Paris, on ne plaisante plus avec le Champions League Project. Le « Oh Ville Lumière » et son tendu d’écharpes peut raisonner dans le parcage parisien sur un air bien connu des locaux. Les fleurs écossaises ont ce soir là fané. Alors on se remémore les heures glorieuses. Cinquantenaire oblige. La 67ème minute du match fut l’occasion d’un bel hommage, des milliers de téléphones portables scintillants en souvenir des Lions de Lisbonne. Quand l’histoire prend le pas sur le présent, l’avenir est incertain.

Les tribunes se vidèrent fortement lors des quinze dernières minutes. Même à Celtic Park on n’échappe pas à ce fléau des stades modernes. Peu furent les fans écossais assis encore sur leur siège lors du coup de sifflet final. Malgré le score, malgré ces passions aseptisées, malgré les différences, certains supporters écossais ne faillirent pas à leur réputation. Après la fin du match, quelques-uns parmi le peu encore présents dans la Lisbon Lions Stand s’approchèrent du parcage parisien pour échanger écharpes, chants et applaudissements avec leurs homologues parisiens. Même si le nombre de fans du Celtic étaient assez restreints, il est soulageant de constater que toutes les coutumes locales n’ont pas disparu, et agréable de voir que beaucoup de glaswégiens présents étaient assez jeunes. La relève a des valeurs.

« I hate Celtic. Thank you for tonight. »

Sortis du stade, retour en centre ville à pied par London Road, la pluie s’étant légèrement calmée. J’y croise des policiers, mi sérieux, mi hilares. L’un d’eux m’apostrophe. Je comprends qu’il me parle de Neymar et de la déculottée que nous venons d’infliger au Celtic. Il est souriant, heureux, moqueur et finit par m’avouer « I’m Rangers fan. I hate Celtic. Thank you for tonight ». Mon sourire n’était pas aussi étincelant que le sien.

Ce soir du 12 septembre 2017, en sortant de Celtic Park, je suis content d’avoir découvert cette ville, ce quartier, ce stade. Je suis soulagé aussi, j’ai réalisé un de mes rêves, j’ai visité un des rares stades où je m’étais promis de venir un jour. Cherry On The Cake, ce fut pour un match du Paris St-Germain. J’aurais juste souhaité que nos joueurs soient moins impitoyables afin que le score soit plus accroché, tout du moins en début de match. Une ouverture du score écossaise ou une égalisation ne m’aurait pas déplu. Vivre l’enfer de Celtic Park. Le You’ll Never Walk Alone fut bien-sûr un beau moment.

Rabat-joie que je suis, je l’ai toutefois trouvé trop automatique, trop aseptisé. Je l’aurais voulu plus passionné, plus spontané. J’aurais aimé l’entendre résonner pendant le match, à la fin, lorsque les Bhoys avaient perdu leurs espoirs tout comme leur fierté. Le You’ll Never Walk Alone sur fond de sono du stade avant le match n’est qu’une promesse. En fin de partie, à 0 – 5, il aurait du être une réalité. Au lieu de cela, la majorité des supporters écossais furent de simples spectateurs et vidèrent les travées avant la fin sans un regard derrière eux. C’était pourtant le moment opportun pour ne pas abandonner et soutenir leur équipe. Au lieu de cela, rien. La claque était trop forte. La promesse s’était évanouie.

« Quand vous marchez, à travers une tempête, gardez la tête haute,
Et n’ayez pas peur de l’obscurité,
A la fin de l’orage, il y a un ciel doré,
Et le doux chant argenté d’une l’alouette,

Marchez à travers le vent,
Marchez à travers la pluie,
Bien que vos rêves soient jetés et soufflés,

Avancez, Avancez avec un espoir dans le coeur,
Et jamais vous ne marcherez seuls,
Jamais, Jamais vous ne marcherez seuls… »

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