Unai Émérite

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C’est un soir de finale d’Europa League, en mai 2016, que nous l’avons remarqué. Une époque, sans doute, où le public français considérait encore que cette compétition s’adressait aux ploucs. Séville FC contre Liverpool.
Consciencieusement, les chiens andalous avaient désossé l’équipe de Jürgen Klopp.
3-1, avec un but de Kévin Gameiro, un Coke énorme et même, oui,
un Grzegorz Krychowiak très bon. Sur le banc, ou plutôt à quelques mètres du banc en train de gesticuler, un homme, Unai Emery. Drôle de type en costard, cheveux gominés, air roublard, visage plein de tics et regard habité par une espèce de folie footballistique qu’on ne discernait pas derrière les lunettes Afflelou de Laurent Blanc.


En cette fin de saison 2015-2016, donc, Paris cherchait un vrai coach pour remplacer le placide Languedocien à la touillette. Les grands noms dont nous voulions, ou ne voulions pas, n’étaient probablement pas disponibles et ce fut Emery. Le choix semblait très bon, malin. Il laissait entrevoir la possibilité d’une construction, d’un jeu nouveau, d’une équipe à réaction. Quelqu’un qui, en tout cas, ferait mieux qu’un 3-5-2 improvisé et impotent face à Manchester City. Les débuts d’Unai Emery, d’ailleurs, furent très bons. Un 4-1 violentissime face à Lyon pour le Trophée des Champions. Ce PSG bronzé et modifié était porteur de folles promesses. On ne sait trop comment, mais, une fois le championnat commencé, tout le monde est pourtant tombé sur le Basque. Le recrutement un peu bricolé lui fut immédiatement reproché.

On a su depuis qu’Emery n’est pas intervenu sur ce mercato; qu’importe, tout était quand même de sa faute : Jesé cramé et davantage préoccupé par sa carrière de rappeur, le gras de Ben Arfa et, plus que tout, Krychowiak qui arrivait également de Séville (et qui a eu pour témoin de mariage Olivier Létang). La première saison d’Emery fut donc une saison d’adaptation. Adaptation à quoi ? A l’après Zlatan d’abord, qui, malgré ses défauts, avait quand même le mérite de motiver ses coéquipiers à la schlague. Sans doute aussi a-t-il fallu pour Unai Emery bousculer beaucoup de choses : le statut de pas mal de joueurs, les larmoiements auprès de Nasser et, bien sûr, le pépère 4-3-3 de possession, si cher à Verratti et son papa Thiago Motta. En coulisses, on apprendra un peu plus tard des bribes de ce qui s’est passé, l’impossibilité à faire sortir les sénateurs de leur ronronnement. Face à la presse, il y eut le merveilleux numéro des bouteilles d’eau. Rigolo, certes. Il n’empêche que sur le fond l’entraîneur avait raison : une vraie et saine concurrence était ce qu’il fallait à ce PSG.

L’humilité de l’Espagnol était magnifique

Partout, tout le monde a pourtant rapidement dit qu’Emery s’emmêlait les pinceaux. L’Equipe s’est lancé dans un hallucinant dézingage, les anciens joueurs devenus consultants affirmaient doctement qu’Emery faisait n’importe quoi. C’est comme ça et ce n’est pas très grave : Paris, sauf sous Laurent Blanc, a toujours été traité comme ça. Emery lui, par contre, a fait preuve d’une classe folle. Le mec arrive, rend hommage à son prédécesseur à la première conférence de presse et a, pendant la trêve estivale, appris à s’exprimer en français. Un français un peu hasardeux certes, avec un accent qui fait rire les beaufs. Peut-être fallait-il être immigré ou simplement un peu intelligent pour comprendre à quel point l’humilité de l’Espagnol était magnifique.

Magnifique, la première saison d’Emery ne le fut pas totalement. En championnat, pas mal de matches nuls, de tâtonnements et un Monaco au taquet empêchèrent la conquête du titre. En Champions League, il y eut, en poule, cette première période magique contre Arsenal, vraiment différente, offensive, rapide. La verticalidad tant attendue était enfin là. Celle qui, bien sûr, permit le premier acte magique de la tragédie barcelonaise. Le second continue de nous hanter et nous ne savons pas vraiment ce qui a déconné. Qui a eu les chocottes ? Qui a transmis sa peur ? Emery, en tout cas, a toujours dit aux joueurs d’aller de l’avant, de ne pas reculer. Dans ce drame, fait d’un millier de choses qui ont mal tourné et qui s’est joué à un poil de cul, il aurait, peut-être, pu faire une ou deux choses différemment, ce qui aurait changé le dénouement.

L’équipe s’est révélée incroyablement tueuse

Il a en revanche toujours eu l’élégance de ne jamais rejeter la faute publiquement sur ses joueurs. Le pire dans tout ça, c’est que la suite de la saison fut splendide. Une seule défaite en championnat et les deux coupes nationales remportées contre Monaco. La finale de la Coupe de la Ligue (4-1) fut une leçon, assénée méthodiquement par un PSG qu’on aurait pourtant pu imaginer en dépression. Celle de Coupe de France n’a même pas existé : Jardim avait mis sur le terrain une équipe de remplaçants, en vue de la Champions League certes, mais sans doute aussi un peu par frousse.

La deuxième saison, celle qui se termine, fut encore autre chose. Emery a été tranquille sur un point : on n’a parlé que de Neymar et de Mbappé. Pour ce qui est des affaires courantes — les matches de championnat à gagner, les poules de Champions League — le tacticien a fait, en toute discrétion, une saison phénoménale. Sous son règne, l’équipe s’est révélée incroyablement tueuse, sauf quand Neymar décidait de faire le kéké. Pourtant, il y avait quelque chose de bizarre là-dedans : comment imaginer qu’Emery puisse mener comme il le souhaite une équipe dans laquelle deux joueurs ont officiellement le droit de ne pas se replier défensivement ?

Sans caffeter, sans broncher

En février, la double fessée assénée aux Marseillais, en championnat puis en coupe, fut un régal. Les torgnoles contre Monaco également. Mais, dès la fin de la double confrontation contre le Real, tout le monde a pourtant su qu’Unai Emery n’allait pas être l’entraîneur du PSG la saison prochaine. Nouvel échec, aigre-doux en apparence mais bien plus profond que celui de l’année précédente, car tout semblait déconner dans le club : le président, les joueurs en roue libre. Et pendant ce temps qui assurait le service après-vente en conférence de presse ? Sans caffeter, sans broncher : Unai et personne d’autre. Dans ces deux années de cirque médiatique, le vrai Emery est apparu à de rares occasions : dans le livre de Romain Molina, El Maestro ; dans les interviews de So Foot ou celle, récente, de l’émission Transversales, toutes menées en espagnol. On y découvrait un type passionné, fin, intelligent qui, dans sa langue natale, parvenait à transmettre une flamme tout à fait différente

Le règne d’Unai Emery s’achève et tout le problème, justement, est qu’il n’aura pas pu être un vrai règne. Nous verrons comment les mêmes acteurs se comporteront avec Thomas Tuchel — qui a l’air de posséder d’ailleurs plein de qualités : obsessionnel, hypertacticien, intello, un peu marteau. Nous verrons comment l’entraîneur allemand réagira quand on lui demandera pourquoi Neymar part douze jours chez le dentiste au Brésil, pourquoi le penaltygate ou pourquoi Rabiot-veut-pas-jouer-6. En attendant, nous n’oublierons pas les deux années passées avec cet Hondarribitarra dont nous aimions ne pas comprendre certains choix tactiques (par exemple cette manie de faire rentrer un latéral en laissant sur le terrain le latéral qui était censé sortir — rien qu’en l’écrivant on s’y perd). Ce tacticien qui ne jurait, paraît-il, que par les livres de développement personnel mais dont nous lisions sur les lèvres ces “hijo de puta” hargneux durant les matches.

Edinson Cavani à sa vraie place

Mine de rien, sous Unai Emery, pas mal de joueurs seront devenus meilleurs : Kimpembe, Draxler, Lo Celso, Marquinhos, Nkunku, Meunier et même, malgré leurs jérémiades et ingratitudes, Thiago Silva, Di Maria ou Rabiot. Le triomphe d’Unai, c’est aussi d’avoir enfin remis Edinson Cavani à sa vraie place d’avant-centre, qui avec une modestie similaire a mis des douzaines de buts. Le regret, c’est qu’il n’ait pas pu assouvir notre fantasme : faire de Javier Pastore le vrai patron de l’équipe. Oui, mais Javier est blessé 360 jours par an, et malgré tout notre amour pour lui, El Flaco aussi chouine pas mal.

Quoi qu’il en soit, quand il entraînera la Real Sociedad ou on ne sait qui, quand il remportera, peut-être, une quatrième Europa League ou quand son équipe jouera, tout simplement, un football en mouvement et porté vers l’avant, nous lèverons notre verre a cet homme d’honneur : Unai Emery.


Basile Farkas
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