Edvin Murati :
« Reconnaissant à vie du PSG »

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C’est l’histoire d’un jeune Albanais clandestin devenu joueur professionnel au Paris Saint-Germain. Franchissant la frontière dans le coffre d’une voiture, Edvin Murati, 15 ans, est venu tenter sa chance en France. Son chemin allait alors croiser celui du PSG, en 1991. Pour ne plus vraiment le quitter. Nous avons demandé à Edvin Murati, aujourd’hui conseiller économique de l’Ambassade d’Albanie à Paris, de nous raconter son histoire. Un grand merci à lui. 


« Né en 1975, j’ai grandi en Albanie sous le régime communiste. Après la chute du mur de Berlin (1989), mon frère aîné Sokol a pu quitter le pays et réaliser son rêve : venir en France. Il adorait la France, parlait très bien français.

Après une escale à Marseille, il arrive à Paris, trouve un emploi à l’ambassade. Il me dit ‘Edvin, viens tenter ta chance ici’. J’avais 15 ans, je jouais au foot depuis l’âge de 5 ans. Mon frère croyait en moi. Mais à l’époque, j’étais mineur et c’était impossible d’obtenir un visa.

Le 1er octobre 1991, l’équipe 1ère du Partizan Tirana devait aller jouer un match de Coupe des Vainqueurs de Coupe aux Pays-Bas, face au Feyenoord Rotterdam. Quand j’apprends que les Juniors font aussi le déplacement, je vais voir l’entraîneur (des Juniors), lui demande de me prendre dans son équipe, pour faire le déplacement avec eux.

Dans le coffre d’une voiture

Le coach savait que je voulais partir. Je lui ai dit : ‘sors moi de l’Albanie’. Une fois aux Pays-Bas, un ami de mon frère est venu me récupérer en voiture. L’objectif : aller jusque Francfort, où mon frère nous attendait. Il fallait pour cela passer la frontière. Je n’avais pas de papiers. Je me suis caché dans le coffre de la voiture.

A la frontière, les agents de la douane arrêtent la voiture qui était juste devant nous. La vie tient parfois à peu de choses. Nous parvenons à rejoindre Francfort, où mon frère Sokol nous attendait.

Edvin Junior

Avec mon frère, nous avons marché 30 kms dans la forêt, c’est comme ça que nous avons passé la frontière et sommes arrivés en France.

Je joue au football depuis que j’ai 5 ans. Quand on jouait au quartier avec les copains, je jouais toujours avec des plus grands que moi, et lui (mon frère) me voyait jouer, il voulait que je sois joueur de foot. Il adorait le foot, mais mon père a voulu qu’il fasse du piano. Moi quand j’ai commencé à faire du foot, mon père ne m’a rien dit, alors  j’ai continué (sourires).

« Il est où son passeport ? »

A Emancé, une petite commune des Yvelines (78), mon frère avait un ami qui connaissait des gens au PSG. Il les appelait pour leur parler de moi : ‘Ici il y a un petit jeune qui n’est pas mauvais, si vous voulez le voir’. Ils ont dit OK pour un essai.

Je suis arrivé là-bas, au camp des Loges, je n’avais rien. Pas de passeport, pas de chaussures… L’entraîneur au PSG dit à mon frère : ‘Il est où son passeport ?‘ Mon frère répond : ‘Vous m’avez dit amenez-moi votre frère, pas amenez-moi votre frère avec son passeport‘. On en sourit aujourd’hui mais cela s’est véritablement passé comme ça.

L’essai, c’était un match amical avec les U17 du PSG. Avant le match, mon grand frère me dit : ‘regarde comme ils vont vite !’ il avait plus peur que moi je crois. Moi ma peur, ce n’était pas de jouer. Ma peur, c’était de ne pas décevoir mon frère. J’avais envie de réussir et montrer à tous mes copains, entraineurs, famille en Albanie que ça avait marché. Je ne voulais pas retourner dans mon pays sur un échec.

Raging Bull

En Albanie, le jour où je suis parti de chez mes parents, je suis parti de la maison en vélo, avec un cousin. Quand je me suis retourné, j’ai vu ma mère qui pleurait derrière le vélo. Je me rappelle toujours de ça. J’avais envie de les rendre fiers, de ne pas avoir fait cela pour « rien ». 

Lors du match amical avec les U17 du PSG, je marque 2 buts et fait 2 passes décisives. Le club me propose d’intégrer le centre de formation. La saison avait déjà commencé, il n’y avait plus de places au niveau de l’hébergement. Thierry Morin (alors directeur du centre) me dit ‘nous n’avons que cette toute petite chambre, est-ce que ça te va malgré tout ?‘ ‘Bien sûr !’ Je n’avais pas d’endroit où dormir. J’étais plus qu’heureux.

Reconnaissant à vie du PSG

Il faut que je le dise, Thierry Morin, c’est comme si c’était un père pour moi. Il veillait à transmettre, à tous les jeunes, la meilleure éducation possible. Il a été très important pour moi. Quand je suis arrivé en France, j’avais fait une demande d’asile. Je me souviens de ce jour où il me dit ‘Edvin, viens dans mon bureau’. Il venait de recevoir un courrier, qui disait que ma demande d’asile avait été refusée. J’avais commencé à pleurer et je voyais dans ses yeux que ça lui faisait mal pour moi.

Après avoir posé un recours, j’ai obtenu le statut de réfugié politique en 1993. Le courrier est arrivé au centre de formation, pareil : c’est Thierry Morin qui me l’a annoncé. J’étais tellement content, c’est comme si j’avais gagné la Coupe du monde.

Edvin avec Igor le Terrible

J’ai énormément de respect pour le PSG et Thierry Morin. Il faisait tout pour que je m’adapte à la France, à tout le monde. Je disais « bonjour » « s’il vous plaît » « au revoir » à chaque fois que je parlais à quelqu’un. Je devais être poli avec tout le monde, tout le temps, il fallait bien faire son lit le matin, des petites choses comme ça. Etre correct, respectueux. Le club m’a transmis tout ça. Je lui serai toujours reconnaissant.

Je vais vous dire une anecdote. On est une bande d’amis et parfois on déjeune ensemble, avec Thierry Morin. Quand je le vois je jette ma cigarette immédiatement  je ne sais pas, c’est automatique. Je ne peux pas fumer devant lui. Impossible ! Mes amis me charrient : ‘Tu éteins ta cigarette dès que tu le vois’. C’est véridique, je ne sais pas pourquoi c’est un blocage (sourires). Peut-être qu’inconsciemment je me dis ‘tu dois le respecter’.

Abonné au Parc

Quand je suis arrivé à Paris, je ne parlais pas un mot de français. J’étais inscrit à l’Alliance Française, 3 cours par semaine et 3 autres cours avec Nicole, une dame de Saint-Germain, à la retraite. A 15 ans, c’est plus facile pour apprendre*.

J’avais 2 entraînements par jour : 1 avec les jeunes et 1 avec la CFA, les joueurs avaient 3-4 ans de plus que moi. J’arrivais une heure avant l’entraînement, je repartais une heure après, je voulais mettre toutes les chances de mon côté.

Avec Laurent Leroy époque Young Guns

Parmi les jeunes du centre de formation il y avait Pascal Nouma, Patrick M’Boma, Jérôme Leroy, Bernard Allou, Vincent Fernandez. Vincent, je restais souvent avec lui car il était de Saint-Germain. J’étais un peu le petit que tout le monde voulait aider. Quand j’y repense aujourd’hui, tout le monde était très sympa avec moi, avait envie que je réussisse. Je le ressens comme ça.

Le PSG, c’est vite devenu comme une famille pour moi. Même ma maison aujourd’hui, elle est à côté du camp des Loges (sourires). J’ai toujours des amis au club, des bons souvenirs. Je suis aujourd’hui un supporter, j’ai pris un abonnement au Parc. On est une bande de potes bons vivants, on aime se retrouver avant et après les matches, c’est bien c’est convivial, ça chambre, ça rigole.

Real Madrid – PSG : je tremblais !

1994. Mon 1er match avec les pros, à Santiago Bernabeu face au Real Madrid, un match amical en hommage à Juanito**. C’était la grande époque du Real (Redondo, Sanchis, Laudrup, Butragueno). A Paris, c’était Weah, Valdo, Rai, Guérin… J’avais 18 ans, ce n’était pas du tout prévu que je joue.

Luis Fernandez et David Ginola se disputaient souvent. C’est ce qui est arrivé la veille du match à Madrid. Luis vient me voir : ‘Edvin, c’est toi qui va jouer‘. Je tremblais pour de vrai, mes jambes tenaient à peine. J’ai failli tomber dans les pommes. Durant le match, j’ai touché le ballon 2 fois en 80 minutes (76’). Après, j’ai eu des crampes pendant une semaine, Je crois que je n’avas jamais autant couru de ma vie (sourires). Je voulais montrer mais en même temps j’étais contrarié que David Ginola ne puisse pas jouer.

Moi, je venais d’arriver dans l’équipe… Je portais leurs chaussures de Ginola, Weah, je leur disais « Monsieur », « s’il vous plaît ». Jouer ce match a été très spécial pour moi.

« Only God Can Judge Me » Edvin avec l’Albanie face à l’Angleterre du Golden Boy.

En 1995, je suis prêté à Châteauroux (31 matches), qui était le club filial du PSG. C’était super bien. En Coupe de France, on était venu jouer au Parc (1/32è de finale, 13.01.96), Michel Denisot avait dit avant le match : ‘On va gagner 3-1 et c’est Edvin qui va marquer‘. Paris a gagné 3-1 et j’ai marqué.

Michel Denisot (président du PSG de 1991 à 1998), je n’oublierai jamais ce qu’il a fait pour moi. En 1995, ma mère est tombée malade, et il a payé l’hôpital pour ma mère, je n’oublierai jamais ça.

J’ai rencontré ma femme au PSG

Je joue mon 1er match officiel titulaire avec le PSG le 12 septembre 1999. C’était au Parc face à Bordeaux (2-1). 2 jours avant, j’étais à Athènes avec la sélection d’Albanie, où venait d’avoir lieu un violent tremblement de terre. La nuit, des maisons voisines s’effondraient, on a évacué l’hôtel, trouvé refuge dans un jardin. Bien sûr le match avait été annulé et quand je rentre à Paris, Philippe Bergeroo m’apprend que je suis titulaire. Beaucoup d’émotions dans une même semaine. 

Cette saison 1999-2000, j’ai la chance de jouer. Laurent Robert, qui évoluait côté gauche, avait pris 3 cartons rouges. Cela m’a permis de jouer (24 matches, 1 but). On parvient à se qualifier pour la Ligue des Champions mais mon regret, c’est la finale de la Coupe de la Ligue perdue face à Gueugnon (2-0, 22/04/2000). J’avais la balle du 1-1 et je l’ai ratée.

Avec le LOSC face à l’OM de Gallas le 3 mars 2001

En 2000, je rejoins le LOSC, au même moment Lorik Cana arrive au PSG. Joël Le Hir le kiné du club m’appelle : ‘Viens il y a un jeune Albanais qui arrive’. Il nous présente, le soir je me rappelle nous étions allés avec son père, son frère au duplex (sourires) et je lui ai donné le maillot de Lille où je venais de signer. Depuis, nous avons joué ensemble en sélection, on avait une équipe solidaire, on essayait de donner une belle image de l’Albanie. Lorik, c’est devenu un vrai frère.    

Le PSG a une place très particulière pour moi. Je serai reconnaissant toute ma vie au PSG. J’ai ce club dans mon cœur ! Et même pour vous dire, je ne sais pas si c’est le destin : des joueurs ont eu des millions au PSG, et moi j’ai eu ma femme ! Je l’ai rencontrée au PSG, elle était en stage. Je ne buvais pas de café mais j’allais à la machine à café pour elle, et depuis, j’aime le café, j’en bois beaucoup ! Notre fils (deux ans et demi) s’appelle Marco, par rapport à Marco Verratti. »

Posay

*Edvin Murati parle aujourd’hui 5 langues : français, anglais, allemand, grec, albanais
**Juan Gomez Gonzalez, dit Juanito, attaquant du Real Madrid (1977-1987), décédé dans un accident de la route en 1992

Edvin Murati
Né le 12 novembre 1975 à Tirana (Alb.) / Franco-Albanais
Milieu de terrain
International albanais : 42 sélections, 4 buts

Clubs : Partizan Tirana, Paris Saint-Germain (1991-2000, prêté à Châteauroux 1995-1996, Stade Briochin 1996-1997, Düsseldorf 1998-1999 (All.)), LOSC (2000-2002), Thessalonique (2002-2006, Grèce), Panserraikos (2006-2007, Grèce)

Actuellement : Conseiller économique à l’Ambassade d’Albanie en France. Fondateur de la Chambre de Commerce et d’Industrie France-Albanie, la CCIFA, dont il est aujourd’hui administrateur et vice-président.

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