Zavatt, dernière partie

par et

3ème et dernière partie de l’interview de ZAVATT, ex capo des BOULOGNE BOYS 85. Dissolution du groupe, ambiance dans le KOB, fin des tribunes, le présent et le futur du mouvement ultra, tels sont les sujets abordés avec lui.


En 2008, à cause de cette banderole lors de la finale PSG vs Lens, c’est la dissolution du groupe des Boulogne Boys, est-ce que tu te dis que c’est too much ?

C’est too much. Et même si j’ai déjà plus ou moins quitté le groupe, je suis toujours dans les statuts. Un matin, les gendarmes débarquent chez moi pour me signifier la dissolution du groupe. « Oui monsieur, vous êtes vice-président ». Donc on me remet officiellement la décision du jugement. Avec interdiction de recréer une asso. Avec interdiction pour les dirigeants, les membres du bureau, et caetera, d’aller au stade, avec interdiction pour les membres de se revendiquer appartenant aux Boulogne Boys, avec interdiction de porter tout signe ostentatoire des Boulogne Boys, etc… On est dans une aberration totale. Tous les gens qui étaient identifiés appartenant au Boulogne Boys, avoir été encartés au Boulogne Boys, n’avaient pas le droit de recréer une association quelle qu’elle soit, et n’avaient pas le droit de se réunir. Alors que moi c’étaient mes amis. Légalement, je n’avais pas le droit de me réunir avec mes amis proches. Si on était plus qu’un certain nombre, on n’avait pas le droit. C’était hallucinant.

Vous étiez très nombreux aux Boys, que deviennent à ce moment-là tous ces membres ? Que font-ils ?

C’est une période de latence où tout le monde est complètement sonné. Le Parc commence à ne plus ressembler au Parc. Certains continuent à aller au stade. Mais il n’y a plus de bâche. Il n’y a plus d’accès au stade. Il n’y a plus de matos. Il n’y a plus de tambour. Il n’y a plus de méga. Tout le monde devient indépendant. Et c’est à partir de là que ça part en couille. Tu pouvais à titre individuel continuer à aller au stade. Après c’est à ce moment-là où les interdictions de stade ont commencé dans tous les sens.

Et pour dire à quel point les choses vont loin et frôlent l’atteinte aux libertés individuelles, il y a eu des peines exécutées sur le champ, sans aucun moyen de se défendre, car il s’agissait d’interdictions préventives sans avoir besoin de prouver quoi que ce soit. Certains ont été interdits sur la base d’une simple photo où on peut les voir à côté d’une personne ayant elle-même été interdite par la suite, sans aucune preuve… A ce rythme-là, on peut interdire tout le monde.

Quand Pierre-Louis, notre Président, a été interdit suite à la banderole, un jour où nous étions en vacances à 600kms de Paris, il devait aller pointer au commissariat une heure avant un match. Pour ne pas se gâcher la soirée, nous y sommes allés en fin d’après-midi pour demander à pointer « en avance »; étant dans l’incapacité la plus évidente de ne pas pouvoir aller au stade. Refus catégorique. On est vraiment dans une situation des plus ubuesque là ! Je crois même que pour un match lors d’une tournée américaine de pré-saison, certains ont dû aller pointer. Tout était fait pour traiter les supporters comme de vulgaires criminels en leur imposant les pires contraintes personnelles. 

Tu penses que certains se sont radicalisés ?

Peut-être, Je pense que c’est la plus grosse erreur du club, du gouvernement et de tout ce qu’on veut. A un moment donné, avoir dissout les Boys, ça a été l’accélérateur et le premier pied dans l’engrenage qu’on a connu par la suite, dans l’escalade de la violence. La plus grosse erreur c’est que du coup il n’y a plus d’interlocuteur, plus d’association, plus de représentant. Il n’y a plus que des électrons libres. Et, ce que je raconte depuis le début, les Boys qui ont un rôle associatif, d’encadrement, social, avec une ligne directrice, une philosophie, une organisation, tout ça disparait, et du coup tout le reste disparait avec. Et tu te retrouves uniquement avec des des petits groupes qui se forment à gauche à droite. Des gens qui sont frustrés et qui se font influencés plus facilement. Des gens qui en veulent à la terre entière. Aux pouvoirs publics, au club, et même pour certains à Auteuil. Parce que personne n’est dissout à Auteuil à ce moment, mais les Boys eux, sont dissouts. « Pourquoi les Boys et pas les autres ? ». Voilà, ça crée de la frustration, de la jalousie, de l’incompréhension, et de la violence. C’est con, je ne l’approuve pas, mais c’est mon constat.

Continues-tu à aller au stade ?

A cette période non, je ne vais plus au stade. Je suis dégoûté de tout ça. Je suis dégoûté de la dissolution, avant tout. Parce que je vois et je sens que la tribune Boulogne va disparaître et surtout, sans les Boys, elle n’est plus rien pour moi.  Ça m’insupporte. Parce que c’est plus fort que tout pour moi.

ITW Zavatt Virage PSG
Zavatt lance les chants à Monaco – 2001 (c) Collection personnelle

Malgré ce côté extrême-droite, tu as gardé cet attachement à la tribune ?

Alors ça c’est clairement le genre de question que je n’aime pas en fait. « Ce côté extrême-droite ». Cela veut dire quoi ? Je serais plus à l’aise déjà avec le fait de dire « une partie de la tribune, ou certaines composantes de la tribune » à la rigueur. Mais la question est réductrice dans sa formulation et apporte directement un jugement.  Alors oui, cette réputation due à un certain passé, due à certains faits d’une certaine frange est effectivement une réalité. Mais comme je l’ai déjà dit, les Boys ce n’était pas ça. Les Boys, dans notre Bloc B3, étaient aussi une composante de la tribune Boulogne. Et nous étions la composante Ultra, apolitique avec la volonté et l’ambition première de venir au Parc et de se déplacer pour encourager, chanter, agiter des drapeaux, préparer nos tifos. Et nous étions certainement la composante la plus importante de la tribune. Mais comme toujours et de tout temps, une réputation est souvent construite ou montée de toute pièce par les médias qui vont au plus simple sans aller investiguer dans le détail et en fondant leur jugement et leur point de vue sur ce qui fait vendre, ce qui est le plus sulfureux. C’est bien plus croustillant d’insister sur des débordements de certains et des comportements extrêmes, évidemment condamnables, que de relater un déplacement de Boys à Trondheim ou des semaines et des mois passés à réaliser des tifos.  Alors, non, bien au contraire, j’ai toujours eu cet attachement à la tribune, c’est ma tribune. Mais cet attachement est surtout lié à mon dévouement et mon obsession pour mon groupe, les Boys. Et les Boys, je sais ce que c’était et la place qu’ils avaient dans cette tribune. Et j’en suis fier.

A partir de quand reviens-tu de façon plus sereine au Parc ?

En 2010. J’y retourne en tant que supporter du PSG. Parce qu’être supporter du PSG c’est plus fort que tout. Après, j’y retournais avec de l’amertume. Un peu de frustration. Un peu d’appréhension, parce que je re-croisais des gens, des ultras, des anciens. On ne me casse pas trop les couilles, soit parce que les gens savaient au fond qui j’étais vraiment, soit parce qu’ils ne me reconnaissent pas, soit parce qu’on ne s’est pas croisés. Donc j’y retourne avec cette amertume, cette appréhension, ce petit côté anxieux. Quand je suis dans le stade, à cette époque, je suis dépité. Je vois le stade, je suis dé-pi-té. Surtout dans cette période où ce sont les groupes d’Auteuil qui sont auto-dissouts à leur tour. Et là on arrive dans cette période, récente, où il n’y a plus rien, plus de groupe ultra du tout, plus d’ambiance, plus d’âme. Alors là, c’est pathétique… pathétique. Et j’y vais vraiment pour regarder le match. Mais j’y vais très peu. Le Parc est mort et on s’emmerde même si on commence à avoir une équipe de rêve. Mais entre les deux, pour moi, le choix est vite fait.

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« Saint-Denis on s’en fout » – PSG vs Monaco 1995/1996 (c) Collection personnelle

Et puis récemment le CUP, les groupes Ultras qui reviennent à Auteuil. Alors je suis content, parce que je revois naître l’ambiance au Parc. Je suis content parce que je revois l’équipe et le Parc avec de l’ambiance, je revois des tifos, je ré-entends des chants, « nos » chants. Et je suis désolé, ça fait peut-être un petit peu hautain et très prétentieux mais le « Oh Ville Lumière », c’est les Boulogne Boys. Sur un déplacement, où on l’a sorti. C’est un de mes meilleurs amis qui l’a écrit, Il adorait le Flowers of Scotland. Voilà, je ré-entends beaucoup de nos chants, et ça me fait quand même plaisir au fond. Je me dis que quelque part on existe encore à travers ce qu’on voit. Mais je ne comprends pas pourquoi le club ou les autorités ont inlassablement refusé qu’un groupe revienne à Boulogne. Je ne comprends pas pourquoi. Et je pense qu’on en revient à cet amalgame du début. Parce que les Boys, les Gavroches, les Rangers auraient tout à fait leur place aujourd’hui, à Boulogne.

Mais encore une fois, depuis quelques temps, je vois ce petit groupe motivé qui essaie de remettre de l’ambiance au centre du Kop. Lors d’un dernier match, on les a même un peu entendus. Cela n’a pas l’air simple, mais cela peut reprendre. Alors, c’est comme si la boucle était bouclée. Je me revois petit, à regarder inlassablement le Kop pendant mon premier match au lieu de regarder le match et je me mettais à rêver d’un jour, aller dans cette tribune. Plusieurs années plus tard, je l’ai animé pendant plusieurs saisons, faisant de mon mieux pour elle et pour mon groupe. Et je suis là à vous relater tout cela. Et maintenant, je la regarde à nouveau du même endroit, depuis les latérales, avec beaucoup d’amertume et de nostalgie, mais je me prends à rêver, encore une fois, mais cette fois-ci de la revoir chanter, sauter, allumer des fumigènes et agiter des drapeaux…

Pour toi un groupe ne peut pas revenir ailleurs que dans sa tribune ?

Non. C’est ta tribune. On ne peut pas t’imposer de revenir ailleurs que dans ta tribune. C’est ton histoire. Moi, mon histoire, c’est ce premier match, contre Arsenal, à Boulogne. C’est comme si demain le PSG partait au Stade de France, honnêtement, je ne sais pas si je serai encore supporter du PSG. C’est con, pourtant ce serait le PSG, mais je ne sais pas si j’arriverai à être toujours supporter du PSG. Si c’est temporaire ce n’est pas grave. Mais si c’est permanent je ne pourrai plus être supporter du PSG. Pourquoi ? Est-ce que c’est d’abord le club ou d’abord le stade ? Je pense que c’est les deux. Du coup, c’est la même chose. Quand tu es ultra, est-ce que c’est d’abord ton équipe, ton club, ou est-ce que c’est d’abord ton groupe, ta tribune ? Et bien c’est la même chose. Si on me dit « le PSG déménage au Stade de France, est-ce que tu es toujours supporter du PSG ? », je ne sais pas. Donc si on me dit « OK, les Boulogne Boys ré-existent, mais ailleurs », je ne sais pas. Pour moi, il y a très peu de stade en Europe et en France qui ont cette beauté. Marseille, Saint-Etienne, et encore Marseille aujourd’hui c’est pareil avec la dissolution des Yankees au Virage Nord… Il n’y a plus quasiment que le Virage Sud. A Bordeaux il y a que le Virage Sud… Pour moi c’était ça aussi l’identité du Parc des Princes, donc l’identité du PSG, d’avoir ses deux virages, avec leur authenticité, leurs différences, mais avant tout cette ambiance unique que l’on a connue et que l’on ne revoit plus.

C’est aussi ce qui a été à l’origine des problèmes…

Peut-être, mais aujourd’hui nous sommes repartis sur une page blanche. Je comprends qu’il ait fallu trouver une solution car cela avait été bien trop loin, mais ça a été hyper radical. Aujourd’hui on est dans un pays où pour 200 ou 300 personnes qui foutent le bordel, on sanctionne 12 000 personnes. Non, ce n’est pas possible.

C’est possible pour toi aujourd’hui un futur à Boulogne ?

Secrètement, j’en rêve. Deux choses : J’en rêve parce que je suis attaché à Boulogne. J’en rêve parce que c’est une grande partie de ma vie qui a disparu du jour au lendemain. Même si je n’en fais plus partie, j’aimerais pouvoir à nouveau le voir, le contempler, l’admirer, et de temps en temps y aller. Et parce que, le Parc des Princes, pour moi, c’était ça. Le Parc des Princes, c’était Boulogne et Auteuil qui se répondaient, les chants des deux côtés, des tifos magnifiques des deux côtés…

Tu ne crois pas que les anciens de Boulogne seraient contre un retour aujourd’hui ? Ou qu’ils empêcheraient un retour dans la tribune ?

Je ne comprends pas pourquoi. Si demain il y a 300-400 mecs, des anciens des Boys, des anciens des Gavroches, des Rangers, des « indeps » etc, qui reprennent un abonnement et qui vont à Boulogne, qui les empêche de prendre un abonnement et d’aller à Boulogne ? Aujourd’hui ils ne sont pas interdits de stade, ils ne sont plus fichés, qu’est-ce qui les empêche d’y aller ? Et il se passera ce qu’il se passera. Mais si tout le monde se comporte bien, quel est le problème ?

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Craquage chez les Boys – 1994 (c) Collection personnelle

Tu as dit que tu avais eu une interdiction de stade, que s’est-il passé ?

C’est l’année de mes 20 ans. D’ailleurs je crois que je passe mon anniversaire en garde à vue, pour mon anniversaire. C’était en 1997-1998. On est deux-trois à discuter au bureau, dont moi, en tant que leader capo, Guillaume, l’autre capo et Higgins, le vice-Président : « putain, ça fait combien de temps qu’on n’a pas vu de fumigènes au Parc ». Et oui, c’était pour un fumigène. Je n’ai tué personne. Je crois que la décision est prise d’agir pendant un PSG vs Strasbourg. Ça fait trois ans qu’il n’y a pas eu de torche au Parc, ça suffit. Donc on va allumer des torches. On a un tifo qui est prévu, il y a une voile qui va monter. Le plan est simple : on sait qu’il y a des caméras donc on va sous la voile allumer les torches. Et quand la voile redescend, on n’est plus là, et les torches sont par terre. Donc lors du match je suis à la sono, je me montre bien pour prouver que je suis là. Les drapeaux s’agitent. La voile monte. Je disparais. On part au milieu de la tribune. On allume nos torches. On les pose. On les voit sous la voile. La voile redescend. Et là, la tribune qui est rouge. On a allumé une dizaine de torches.

Résumé du match PSG vs Strasbourg, cliquez ICI

Et, malheureusement, ça je le regrette et j’en suis désolé, les stewards qui interviennent, sortent les torches, et un des stewards, en sortant une torche, brûle un jeune à la cuisse. Il a été brulé légèrement et superficiellement, il n’y a pas eu de séquelle, il n’y a pas eu d’opération ou autre, mais il a eu un peu mal. Pour moi, c’est de la faute du steward. Qu’est ce qu’il a besoin de sortir la torche ? Ou alors qu’il la tienne bien. Du coup les stewards et les responsables de la sécurité du PSG viennent nous voir, etc… Quelqu’un nous a dénoncé. On s’est fait choper, à deux. Et puis on a passé 48h en garde à vue. A l’époque, allumer des torches, c’était le plus grand scandale qui pouvait se passer. On a écopé d’une amende et de huit mois ou un an d’interdiction de stade. Sans pointage. Il n’y avait pas de pointage pour ça à l’époque. Donc interdiction de stade… Mais on a fait quelques matchs ! En déplacement.

On essayait d’être casual. On n’allait pas en parcage. On arrivait au dernier moment. Et je me rappelle d’un déplacement à Lens, où on était justement en latérale, on prenait des photos du parcage, et il y a un RG qui m’a cramé. Il est venu me voir. Il m’a fait un clin d’œil. Et il m’a dit : « c’est bon, je n’ai rien vu ». Parce qu’ils savaient qu’on n’était pas des méchants garçons. En 1998, cette année-là on est en finale de Coupe de la Ligue contre Bordeaux et finale de Coupe de France contre Lens, et je ne peux pas y aller.  Je fais les matchs à la télé. D’ailleurs, je me rappelle très bien, pour la petite histoire, que je regarde le match de Lens chez un de mes meilleurs potes, futur leader des Tigris. Juste pour dire que les légendes urbaines Boys-Tigris, tout ce qu’on veut, etc… Et bien mon meilleur ami était leader des Tigris, évidemment avant l’époque plus noire durant laquelle ni lui ni moi n’étions encore actifs. 

Autre anecdote durant cette interdiction de stade. J’avais fait un déplacement à Châteauroux, si je me souviens, bien avec le groupe. Le parcage visiteur donnait directement sur le parking. Du coup, n’ayant pas interdiction d’être sur place, j’ai pris le méga depuis le parking et j’ai un peu capoté comme ça. Plus pour le délire qu’autre chose, mais je ne pense pas que beaucoup l’aient fait de cette manière…

La fameuse photo de bâche Boys et Tigris avec les deux capos qui s’enlacent, c’était vous ?

Ce n’était pas lui, mais oui c’était moi. On était complètement torchés. C’était sur un parking de supermarché, à Guingamp ou à Rennes. Cette amitié, à la base, elle résulte de deux groupes ultras, respectueux, avec des gens qui ont des valeurs d’ultra, qui savent d’où ils viennent, qui savent ce qu’est le mouvement. Pour les leaders des Boys et des Tigris à l’époque, il n’y avait aucune différence, ou presque pas, on était dans la même philosophie. Je me rappelle, quand j’arrivais en parcage, tu avais le capo des Tigris ou le capo des Lutece, c’était « putain Zavatt dépêche toi, on t’attend, prends ta place ». Ils m’attendaient. Il y avait un respect. C’était la première génération. Après il y a eu d’autres générations des deux côtés. C’était particulier, différent. Moi je n’étais pas là. J’appréciais moins. 

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Parcage Boys + Gavroches + Rangers + Lutece Falco (c) Collection personnelle 

Vous n’avez pas réussi à inculquer, ce que peut-être les anciens vous ont inculqués avant ?

Nous, je pense que si. A Boulogne le respect des anciens était super important. 

Il n’y a pas eu des torts partagés ?

Si, forcément qu’il y en a.

Revenons sur ton retour en tribune à partir de 2010. Tu es donc lambda ?

Je reviens en latérale, en supporter du PSG, je viens voir quelques matchs, je déprime en voyant cette ambiance morte.

Tu t’emballes à un moment ou pas ?

Je m’emballe, sur certains matchs. Un PSG vs Chelsea quand on gagne 3 -1, mais bon après on ne va pas rentrer dans l’histoire sportive du club, où ce sont des moments de joie suivis par des déceptions encore plus grosses, systématiques et récurrentes. Mais oui je peux m’enflammer devant ma télé ou au stade, je peux m’énerver.

Donc comme à l’époque ?

Mais tout seul, et c’est plus dur à gérer. A l’époque j’étais au stade, avec mon méga, je pouvais m’énerver, j’étais content quand ils gagnaient, mais c’était peut-être pas la chose la plus importante, où mon attention était accaparée par plein d’autres choses. Aujourd’hui ce n’est plus le cas. Je me rends compte que je suis hyper nerveux, frustré, énervé, anxieux quand je regarde un match du PSG à la télé. Avant je ne savais pas ce que c’était de regarder un match du PSG à la télé. J’étais soit au Parc, soit en déplacement. Ça pouvait m’arriver de temps en temps à la télé mais c’était très rare, ou alors j’étais au pub avec des potes. Mais regarder tout seul chez moi, ou avec des potes, ça me met dans un état que je n’avais pas connu. Je rentre vraiment dans la peau d’un vrai supporter de base, sans le côté péjoratif quand je dis de base, mais c’est vraiment le vrai supporter à fond, et je ne sais pas bien le gérer, même si j’ai pris du recul.

Est-ce que tu penses, de ton expérience du passé et de ce que tu vois aujourd’hui, que le mouvement Ultra peut perdurer, en France et en Europe ? Est-ce que tu penses qu’il peut évoluer, positivement ?

Il peut perdurer, après il va forcément changer de forme. Au fur et à mesure il va s’adapter. Je pense que oui, il peut continuer. Après, ce qui est en train de tuer un petit peu le mouvement ultra c’est la facilité des pouvoirs publics à interdire les déplacements de supporters sous le couvert de la sécurité et du risque zéro. Je n’arrive pas à comprendre comment dans un pays comme la France, connu pour sa liberté d’expression, connu pour sa liberté de mouvement, un pays qui a subi des attentats atroces, un pays qui a connu la révolution, la guerre, comment ce pays n’est pas capable de permettre à 500 ou 1000 supporters d’une équipe adverse de venir assister à un match de leur équipe à l’extérieur ? Ça me dépasse. Je crois que c’est de la simplicité. Ce n’est pas un aveu d’échec, mais c’est un abus des pouvoirs publics. Pour moi c’est une forme d’oppression, et un manque de liberté des gens, de pouvoir se déplacer et d’aller assister comme ils veulent à un match.  

Qu’ils interdisent une tribune, un parcage, déjà j’ai du mal à comprendre mais soit. Mais qu’on en arrive à « si tu es immatriculé dans tel département, si tu portes telles couleurs, etc, etc, tu n’as pas le droit d’aller au match ». Alors ça, ça me dépasse complètement. Et oui, c’est en train de tuer le mouvement ultra. Lors du match PSG vs Nantes au Parc des Princes où il y a 2500- 000 nantais, qui sont pour certains sûrement très chauds, l’ambiance était géniale (Ndlr : Coupe de France, 3 avril 2019). Cela faisait longtemps que je n’avais pas vu ça. Et il n’y a pas eu de problème. On est bien placé en ce moment pour savoir que pendant des manifestations il peut y avoir des problèmes, est-ce qu’on interdit les manifestations ? Non. On les encadre, on fixe des règles. On sanctionne individuellement. On peut encadrer, fixer des règles pour des déplacements de supporters, on n’est pas obligés de systématiquement les annuler. Qu’il n’y ait pas de marseillais qui viennent au Parc des Princes, ça me fait chier. Je trouve ça nul. C’est nul, il manque quelque-chose.

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Zavatt (en bas à droite, debout) et les siens – Saison 2000/2001 (c) Collection personnelle

Ça ne te donnerait pas envie d’intervenir, d’agir vis à vis des autorités, des clubs, d’associations ? Toi qui a eu cette expérience, qui a cette casquette d’ancien ultra, bien installé professionnellement, avec un certain talent d’orateur, qui a su gérer des équipes ?

Je me suis déjà posé la question par le passé, quand ça m’est arrivé de me poser des questions sur ce que je voulais faire, mes ambitions personnelles, sur mon futur personnel et professionnel. Peut-être que je serais tenter d’aller dans cette direction. Pour voir à quel niveau je pourrai apporter ma pierre à l’édifice, mon expérience, ma compréhension, ma connaissance, mes idées là-dessus. Aujourd’hui je ne peux pas et je ne le veux pas. Et je n’en ai pas le temps. Mais je n’en sais rien, peut-être que si demain je me dis j’arrête tout et je fais complètement autre chose, alors oui pourquoi pas aller discuter avec la Ligue, la Fédé, les pouvoirs publics. Pour créer un rôle, une association, pour faire quelque-chose qui permette effectivement au football professionnel d’évoluer tel que je l’imagine, que j’affectionne et que j’aime. Qui veut dire aussi permettre aux gens d’exprimer leur passion dans un stade, avec les risques et les débordements que ça peut engendrer, mais je pense que des risques et débordements il y en a partout. Tu vas en boîte de nuit ou à des concerts, il y a des risques, des débordements. Tu manifestes en France, ce qui est un droit fondamental et commun du peuple français, il y a des risques et de très gros débordements. Est-ce qu’on interdit une manifestation pour autant ? Il y a plein de choses à faire, mais je pense qu’il faut aller plus haut. Plus haut, c’est au Ministère.

Puisqu’on parle du traitement des supporters, la sortie de la Ministre des Sports sur les insultes dans les stades, sur les propos homophobes et racistes, est-ce que c’est quelque chose qui t’a touché ou pas, quelle est ta réaction par rapport à ça en tant qu’ancien ultra ?

Ça m’a fait marrer. Je me suis dis voilà une Ministre qui débarque dans un stade où elle n’a sûrement jamais mis les pieds. Dans celui-là ou dans un autre. Du coup forcément elle a été choquée par ce qu’elle a entendu. Parce qu’elle ne connait pas, parce qu’elle ne sait pas, parce qu’elle n’a pas tout le background, parce qu’elle n’a pas la connaissance. Et je peux comprendre que quand tu ne sais pas, ça peut choquer. Tu te dis j’arrive au Parc des Princes, c’est un stade feutré, il y a tous les VIP qui viennent. Mais ces mêmes gens vont se pavaner ou prendre en exemple les ambiances incroyables qu’il y a dans les stades en Angleterre… mais ils ne pipent pas un mot de ce que les mecs y disent ! Je peux te dire que les paroles des chants anglais, aussi beaux soient-ils vocalement et au niveau de la symphonie, ne sont pas belles tout le temps. C’est très laid aussi. Je pense qu’elle a été choquée, ok. Mais je pense que ça fait partie du folklore, même si ce n’est pas beau.

On peut se demander à quel point est-elle sincère, et à quel point elle est déconnectée de la réalité si c’est le cas.

Je pense que sa sortie est démago. Il y a des insultes effectivement homophobes, et ce n’est pas beau, mais je pense que lorsque les gens les chantent ça ne l’est pas. Quand on dit « Marseille on t’encule », non on n’a pas envie de le faire… d’aller enculer un marseillais ! C’est une expression, elle n’est pas belle, elle est symbolique, elle sous-entend plein de choses, et pas des belles choses, mais je pense que quand les gens la disent, c’est une expression tombée dans un espèce de langage commun, d’insulte commune, qui ne reflète pas la réalité des propos.

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Zavatt au centre du Bloc, debout au milieu – PSG vs OM 2 septembre 2007 (c) Panoramic

As-tu une anecdote marquante sur l’histoire des Boys ?

Un jour, un peu avant la fin de ma carrière ultra, vers 2002, 2003, je suis à Boulogne, et là il y a un mec qui vient me voir, un ancien. Je vois que c’est un mec cool, mais je vois que c’est un ancien, dans le look, dans le regard, dans la façon de parler, et il me dit « avec mes potes, on veut te voir. A Boulogne ». Je me dis bon, je ne sais pas ce qu’ils me veulent, c’est relou…, « par contre, tu viens tout seul ». Ok, double relou. Mais bon, j’y vais. Les mecs me parlent, « voilà, on a un truc à te dire, les Boys ça revient ce que c’était avant, nous on est des anciens Boys, de la première heure, et on a un truc pour toi. Donc après le match, si tu es ok, on se retrouve et on te donne un truc ». « OK, mais c’est quoi ? ». « Tu verras… ». Donc je les retrouve à la fin du match. Des potes des Boys viennent avec moi. Les gars disent « non, juste Zavatt ». Je suis un peu suspicieux tout de même, on ne sait jamais. Mais bon ils m’emmènent, on remonte toute la Route de la Reine. On discute. Les gars sont plutôt sympas. Et là le mec ouvre le coffre. Il prend une grosse bâche en tissu, rouge et bleu. La fameuse bâche « Toujours Vaincre ». L’authentique, l’originale, qui était l’emblème des Boulogne Boys avant qu’on s’appelle Boulogne Boys. Quand le groupe a commencé à se rassembler et à créer quelque-chose d’ultra, dans la tribune Boulogne, en haut à gauche (Ndlr : en étant dans la tribune face au terrain). Il y avait alors cette banderole « Toujours Vaincre », qui a par la suite a été mise à jour avec cette tête de mort entre le Toujours et le Vaincre, qui est devenue après Boulogne Boys. Du coup on a récupéré cette bâche. Et si ma mémoire est bonne, elle a été ressortie au 20 ans des Boys, sur le PSG vs Lyon, puis après sur quelques matchs, avec la vraie bâche en tissu. 

ITW Zavatt Virage PSG
« Toujours vaincre » pour les 20 ans des Boys (c) Collection personnelle
Reportage sur les supporters du PSG en 1986, cliquez ICI

La tête de mort, l’emblème des Boys, cela vient d’où ?

Ça vient d’une bande dessinée, américaine si je ne m’abuse. Dans cette bande dessinée, il y avait un personnage, il avait une tête de mort et un chapeau. C’est un copié collé de cette bande dessinée.

Et les mecs de la bâche « Toujours Vaincre », tu sais qui c’était ?

Non, je ne sais pas. C’était des mecs de la première heure.

Y-avait-il un lien entre tous ces Boys de la première heure ?

Non. Même moi personnellement je ne les connaissais pas. Je les ai vus, je les ai croisés au début, j’ai parlé avec certains. Il y a eu le procès de PSG vs Metz avec les centaines de fumigènes. Il y a eu le truc du vol de la caisse etc… Ça a été une rupture totale. Il y avait encore des anciens qui restaient dans la tribune, qui restaient autour des Boys, mais personne du bureau. Il y a eu des personnes un peu transitoires, comme l’ancien Président qui est resté très longtemps, Nicolas, qui connaissait très bien l’ancien bureau, qui était là quand les jeunes sont arrivés et qui est resté très longtemps. Mais sinon c’était très infime.

En tant que personnage connu et reconnu des Boys, as tu déjà été personnellement menacé ?

Oui. J’étais à la fac, donc on devait être en 1999, quand j’ai commencé à recevoir des menaces et des insultes sur le forum, qui était ouvert – on l’a donc fermé après – et j’ai commencé à être menacé par le Commando Ultras, et notamment sa Section Attila de Paris. Là où ça a commencé à être un peu tendu, c’est quand les menaces se sont précisées, sur des éléments assez précis, personnels, d’habitudes, d’adresses, de lieux. Et donc ça a commencé à être un petit peu flippant. D’ailleurs, un jour j’ai été convoqué par les RG, je me suis demandé pourquoi ils voulaient me voir, en fait c’était par rapport à ça. Je jouais au foot à Saint-Leu, et un soir après l’entraînement, je sors tard, il devait être 22h30. J’arrive à ma voiture, et là, deux mecs débarquent, suivis de deux autres mecs, qui m’interpellent. Je marchais, j’entends de loin un « Zavatt ? », donc je me retourne, ils comprennent que c’est moi, et là ils me chargent, me tombent dessus à quatre. J’étais au pied de ma voiture, j’ai pris des coups de chaîne, des coups de barre, et je suis rentré à la maison plutôt bien amoché.

Cela a-t-il été revendiqué ?

Ça a été revendiqué par la suite, haut et fort. Après, ça en est resté là. C’était plutôt gratuit, méchant, sans réelle intention, sans réelle explication.

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Zavatt (3ème en partant de la gauche) dans le parcage à Marseille – Saison 1999/2000 (c) Collection personnelle

Et les membres de ton groupe, quand ils apprennent ça, ils ne deviennent pas fous ?

Ils sont oufs. Mais on ne peut rien faire. La seule chose qui a été faite, c’est lors d’un déplacement de supporters de l’OM, de la section Paris , qui se donnaient rendez-vous à Porte d’Orléans. On a été leur rendre une petite visite. Un matin de départ du Commando Ultra Paris et de la Section Attila… Il y a eu un petit rendez-vous, et du coup ils sont partis un peu plus tard que prévu…

Vos plus gros rivaux marseillais, c’était plus le CU84 ou les South Winners (ndlr : un autre groupe de supporter ultra marseillais du Virage Sud) ?

Pour Boulogne, les Winners, et quand tu rentres plus dans les détails, pour les Boulogne Boys, le Commando Ultra. Parce que le côté vraiment ultra. Parce que 1984 vs 1985, premiers groupes français. Même si le groupe Boulogne Boys c’est officiellement 1985, le groupe existe un peu avant, avec cette bâche « Toujours Vaincre », avec de l’animation en tribune, mais le groupe n’existait pas officiellement. Après les Commando Ultra 84 peuvent certainement argumenter la même chose en disant que le groupe existait de façon non officielle avant. Donc on ne va pas rentrer dans la guéguerre de qui a la plus grosse. Mais nos plus gros rivaux tout court, c’étaient bien les Ultra Marines ! Y’avait pas photo là !

Un dernier mot pour conclure ?

Je voudrais juste rappeler à beaucoup que le PSG n’est pas devenu un grand club que depuis 2011 ou 2012. D’ailleurs, la dernière demi-finale de Ligue des Champions, la seule à ce jour, c’était en 1995 contre l’AC Milan. Que le PSG a connu sa plus grande apogée européenne entre 1992 et 1997, avec 6 demi-finales européennes consécutives (UEFA, Coupe des Coupes, Ligue des Champions) dont deux finales de suite en 96 et 97 (Coupe des Coupes) une gagnée et une perdue. N’en déplaise à Zlatan par rapport à ses propos de l’époque irrespectueux envers le club, voire synonyme d’une parfaite méconnaissance du football.

Donc, oui comme tout le monde, je rêve que le Club remporte enfin la Ligue des Champions et les attentes sont très élevées et c’est normal que les supporters soient très sévères avec le club notamment lorsque l’inacceptable se produit comme contre Barcelone ou Manchester United. Mais vous savez, quand on a vécu, en tant qu’ultra, à la fois les plus belles pages européennes mais dans le même temps les plus grosses galères en championnat pendant des années, être Champion de France 6 fois lors des 8 dernières années, cela reste incroyable et il faut savoir en mesurer l’importance et en profiter car on ne sait pas de quoi demain sera fait.

Mais si on me demande lequel du PSG d’aujourd’hui ou de celui des années 90 m’a fait le plus rêver, je pense que vous avez la réponse….

Aujourd’hui, nous « rêvons plus grand », mais nous attendons encore. Alors qu’à l’époque c’était « PSG, fais-nous rêver » et avec toutes les émotions gravées dans mes souvenirs, que cela soit de grandes victoires, ce titre de 93/94, celui de 96 en Coupe d’Europe, ces matchs historiques qui ont fait la légende du Club (Real Madrid, 2 fois, Barcelone, Bucarest, Liverpool…), mais aussi et surtout un Parc des Princes aussi bouillant pour des petits matchs, voire encore plus explosif quand la Ligue 2 se rapprochait à grands pas, et bien c’est là que j’ai vraiment rêvé !

Aujourd’hui, l’ambiance est de retour et cela fait du bien. Mais souvent, je dis à ceux qui n’ont pas connu le Parc dans les années 90 / début 2000 « Et bien tu vois, c’était comme ça, mais fois deux ou fois trois ». Cela fait un peu vieux râleur, comme les anciens de mon époque qui avaient la critique facile. C’est maintenant moi l’ancien et il faut savoir accepter que les choses changent et évoluent. Alors j’essaie quand même. Mais aujourd’hui, mesurez la chance que vous avez d’avoir une telle équipe. Mesurez la chance que vous avez, si vous êtes Ultra, de pouvoir vivre votre passion et d’animer les tribunes du Parc, en Ligue 1 et dans toute l’Europe. Mais surtout, ne franchissez pas la ligne rouge qui peut du jour au lendemain tout vous faire perdre. Le monde Ultra a évolué et il faut évoluer avec, mais Paris et son Parc resteront toujours uniques, peu importe l’équipe sur le terrain, tant que les chants résonneront dans cette enceinte magique. 

ITW Zavatt Virage PSG
Boulogne en feu lors du Classico (c) Panoramic

NB : L’interview a été réalisée avec le concours de Fred Ramel


Benjamin Navet
Xavier Chevalier

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