Oh! mon Fumi

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Le football populaire part en fumée, aseptisé par les organisateurs de ce bal des hypocrites, soutenus par les moralisateurs complices, tous ceux qui craignant de faire fondre la chantilly sur leurs gâteaux d’anniversaire ont remplacé les bougies par des flammes led. A ceux là, je leur pose la question : la saveur de l’artificiel est-elle la même sans l’odeur de l’artifice ? No Pyro, No Party


Nous sommes à la 47ème minute du match Paris Saint-Germain – Real Madrid, le 6 mars dernier. Les viragistes d’Auteuil craquent deux lignes d’une cinquantaine de fumigènes pour faire monter la température d’une soirée humide et glaciale. L’arbitre interrompt la rencontre pendant près d’une minute alors qu’Angel Di Maria s’apprête à tirer un corner dans la surface de réparation opposée, cassant le rythme et la pression parisienne. La fumée ne gêne pas la visibilité, excepté pendant quelques dizaines de secondes dans le Virage. Aucun engin pyrotechnique n’est lancé sur l’aire de jeu. Quelques minutes plus tard, alors que leur équipe en infériorité numérique vient d’égaliser, redonnant un élan d’espoir dans une rencontre inconsistante, les mêmes fans parisiens célèbrent le but par un nouveau craquage massif. L’homme en noir et jaune, fidèle à ses décisions, décide de ne pas relancer le match tant que les fumis colorent la tribune. Les consignes lui viennent de l’UEFA, laquelle n’aime pas les artificiers. Son choix est clair: pyro, ou party !

Le bal des pompiers

Ce slogan favori des Ultras à travers le monde n’est pas nouveau. La guerre des instances contre les supporters pyromanes est déclarée depuis longtemps, trop longtemps pour avoir prouvé son inefficacité. Avant de lâcher les obus et de cracher du feu, posons-nous cette question cruciale : à quoi servent les fumigènes dans un match de football ? A rien, répondent les spécialistes du ballon rond depuis leur poste de commentateur. C’est dangereux, on peut se brûler. C’est dérangeant, la fumée dégagée empêchant une bonne visibilité du terrain pendant quelques minutes pour les spectateurs et surtout les téléspectateurs assis sur leur canapé douillet. Oui, ils ont raison. En soi, un fumigène ne sert à rien dans le jeu football. Pour certains, c’est un fléau. Pour d’autres, c’est juste anecdotique. En réalité, c’est bien plus que ça. Sa valeur symbolique est inestimable.

Pierre angulaire du folklore des tribunes

Le fumigène est aux supporters ce que le cierge est aux croyants à l’église, un objet sacré, dont les différentes utilisations répondent à plusieurs fonctions. Rite initiatique pour les plus jeunes, il est l’un des principaux emblèmes de la culture Ultra. Il est la pierre angulaire du folklore des tribunes, une tradition qu’essaient de perpétuer les générations actuelles, malgré les interdictions. Il donne des couleurs à la fête, il agrémente l’amusement, il étincelle des travées parfois bien mornes, il fait scintiller les animations d’avant match, il célèbre un but, un match particulier, l’anniversaire d’un groupe. Flamme funèbre, il rend hommage à nos disparus, joueurs, dirigeants et supporters. Il sert parfois de moyen de contestation. Il est le parfait instrument de provocation. Un fumigène, c’est festif, c’est solennel, c’est sulfureux, ca sent le soufre au propre comme au figuré. C’est la quintessence de l’esprit Ultra.

Come On Baby Light My Fire

Les autorités n’aiment pas la fête, quand ce n’est pas elles qui l’organisent. Perdre le contrôle, quelle perspective atroce dans ces stades purifiés de toute aspérité. S’attaquer aux fumigènes est une allégorie, cela revient à s’attaquer aux supporters Ultras, aux supporters actifs, à ceux qui font du bruit et instillent de la couleur dans nos tribunes, à ceux qui ne sont pas dociles, à ceux qui ne restent pas sagement assis. Rares sont ceux qui craquent un fumigène assis sur leur siège. La manœuvre est fourbe. L’hypocrisie des instances pénales et sportives est intéressée. Point de dialogue, qu’une seule réponse donnée, la répression et la sanction. La chasse aux craqueurs est ouverte. Elle est surtout très lucrative. Un slogan de la Ligue de Football Professionnel ou de l’UEFA pourrait être le suivant: « craquez vos fumis, notre caisse se remplit« . Celles des clubs fondent au gré des amendes.

Exprès pour punir leurs dirigeants

En Champions League, l’UEFA sanctionne à hauteur de 500€ par fumigène. L’addition du Paris St-Germain pour le match retour contre le Real Madrid lui a valu la modique somme de 43000€, soit d’après les calculs, une facture pour 86 engins allumés. Une extraordinaire rentrée d’argent sans aucun investissement, un ROI parfait ! Est-ce efficace ? Les fumis cessent-ils ? Non, puisque les clubs sont tributaires de leurs supporters, lesquels ne demandent en général pas leur avis à leur Président avant d’embraser leur tribune, quand ils ne le font pas exprès pour punir leurs dirigeants ! Du côté des instances, le racket organisé est bien rôdé. Les clubs ne sont bien-sûr pas les seuls à prendre cher. Les supporters fautifs sont logiquement sanctionnés. La politique du chiffre peut alors se mettre en place. Les arrestations, parfois arbitraires, remplissent les procès-verbaux d’interdictions administratives ou judiciaires de stade. La Division Nationale de Lutte contre le Hooliganisme légitime ainsi ses actions et son efficacité. Les statistiques sont formelles. Amis adeptes du fumi, vous êtes des hooligans.

Jérôme, ce hooligan

La comparaison est ridicule. L’énoncer est une absurdité. Pourtant, certains osent. Ils se fourvoient, mais la loi est de leur côté. La législation n’a cure des définitions. Quelques mois après le mémorable PSG – Caen du 28 août 1993, la Ministre des Sports Michèle Alliot-Marie promulgua une loi anti-hooligan, dans laquelle les fumigènes trouvèrent bonne place, à l’article 42-8. En 2006, l’article L332-8 du Code du Sport renforça la mesure. Toute personne introduisant – ou tentant d’introduire -, détenant ou faisant usage de fusées ou artifices de toute nature est passible d’une amende de 15000 euros, de trois ans d’emprisonnement et pire encore, de cinq ans d’interdiction de stade. Pourtant, ce soir là, les hooligans parisiens n’utilisèrent aucun fumigène. Cet objet n’est pas dans leurs habitudes. Seule une chaussure fut lancée de leur tribune. L’unique trouble olfactif provint des gaz lacrymogène des CRS. Vingt-cinq ans après, les hooligans ont quasiment tous disparus des tribunes françaises. Les fumigènes, en revanche, font de la résistance.

L’illustration idoine d’un football passionné

La fourberie des puissants a ses rouages qui naviguent des services comptables aux directions marketing. Les plaquettes de communication et autres bandeaux publicitaires des clubs, des médias et même des Ligues font étalage de photos avec des fumigènes. Les premiers à les condamner sont bien souvent les premiers à les utiliser pour leur propre promotion ! Pourquoi ? Cela pourrait paraître contradictoire. Pas du tout, détrompez-vous. Ces images sont festives, esthétique, colorée, c’est l’illustration idoine d’un football passionné et populaire, d’un stade plein de vie, d’une ambiance chaude. Vous l’aurez compris, tous sont finalement d’accord avec les Ultras. Le fumigène, c’est culte.

La fumette, ça date pas d’hier

Son interdiction et la pénalisation sont autant de défis pour les supporters. Ils doivent utiliser les plus fins stratagèmes pour les faire rentrer dans le stade. Ils n’hésitent pas à forcer l’accès à certaines tribunes pour limiter les risques liés à la fouille. Ils utilisent des camouflages pour ne pas se faire repérer lors du craquage. Ils sont obligés de se cacher, puis de jeter très vite le fumi allumé. Autant de menaces pour la sécurité de tous. Les stewards sont sommés d’intervenir, créant des mouvements de foules pour se saisir des artifices ou interpeller les contrevenants, à l’encontre de toute logique sécuritaire. La lutte contre les fumigènes a aussi ses injustices. Des sanctions collectives sont parfois proclamées pour punir les agissements de quelques-uns. Des huis-clos de tribune entière viennent sanctionner de plus en plus l’utilisation de fumigènes faite par une poignée d’individus. Suite à ce PSG – Real Madrid, le club parisien a écopé d’un match à huis clos pour son Virage Auteuil lors de sa prochaine rencontre à domicile en Ligue des Champions, c’est à dire 6000 personnes sanctionnées. Ces mesures sans distinction sonnent comme une triste et alarmante spécialité des mesures anti-supporters…

Un dialogue entre tous les acteurs

A chaque problème existent des solutions. Calculatrices, les instances ont clairement choisi la répression aveugle. Une autre voie pourrait être un dialogue entre tous les acteurs, clubs, ligues, autorités policières et bien évidemment supporters, afin d’installer un débat constructif autour d’une utilisation festive et sécurisée de la pyrotechnie dans les stades. Ce dialogue est une réelle volonté des associations de défense des supporters, bien que certains parmi les plus extrêmes dans la Mentalité Ultra accepteront difficilement cette conciliation et cette acceptation d’une utilisation contrôlée et encadrée. Les autorités le savent bien. Elles en jouent en les interdisant, préférant entretenir la confrontation plutôt qu’instaurer un climat de concertation.

Petit barbecue entre amis

Legalize Fumi ?! Une collaboration intelligente pourrait permettre des résolutions acceptables par tous. Régler le problème en légalisant la fumée des fumis peut sembler un projet ambitieux un brin provocateur. Est-ce réellement impossible ? Les véritables contraintes identifiées sont la chaleur, les éclats et la fumée qui peut être dérangeante pour les voies respiratoires de certaines personnes. Autoriser des fumigènes à la chaleur limitée et à la fumée inoffensive est il inconcevable ? Cela n’empêcherait pas d’interdire les artifices dangereux, fusées éclairantes, feux de Bengale, feux d’artifices, objets détonants parmi lesquels pétards ou bombes agricoles. De même, il est évident que le jet de fumigène doit être interdit et fortement condamner. Il apparaît tout aussi pertinent d’encadrer et d’accompagner une utilisation positive des fumigènes.

Ne tuez pas nos tribunes

En poussant la coopération entre supporters, clubs et instances, on pourrait également concevoir dans le stade et en tribune des zones spécifiques d’utilisation des fumigènes, en totale transparence, avec une communication en amont du match. Des solutions médianes sont ainsi possibles. Faut-il que chacun y mettent de la bonne volonté.
Ne tuez pas nos tribunes en sacrifiant la festivité coutumière sur l’autel de la sécurité outrancière. La passion n’a rien d’artificielle. Les canons à confettis ne suffisent pas à réchauffer les cœurs et à faire monter la température.

Liberté pour les fumis !!


Benjamin Navet
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