Supras Auteuil Virage PSG

La Saga Supras #3

par et

Troisième partie de l’interview accordée par 3 anciens présidents des
SUPRAS AUTEUIL 91 à l’équipe VIRAGE. Où il est question de la nouvelle génération qui a pris le relais en tribune au début des années 2000
et de leurs influences et combats.

Bobine parlait de la génération qui venait après. Boat et Selim, avez-vous amené quelque-chose en plus d’un point de vue philosophie de groupe ?

Boat : Alors pour moi il y a eu des transmissions de valeurs, mais pas tellement en tribune en fait. Un petit peu, mais surtout dans le mode de fonctionnement, sur le côté organisationnel, parce que lui (il montre Bobine), c’était un casse-couille de première en fait (Bobine rigole). Heureusement il nous a aidés. On disait qu’on était un groupe bordélique. «  Mon gars tu viens avec nous, mais tu ne sais pas comment on va finir la soirée ni comment on va finir le week-end et si on va vraiment réussir à faire tout ce qu’on a à faire ». Heureusement il nous a cadré.

Est-ce que tu penses que c’était une spécificité des Supras ou est-ce que ce n’est pas finalement une spécificité de tous les groupes ultras ?

Boat : On est quand même sacrément bordélique.

Bobine : Je te jure qu’ils étaient relous et ils le sont toujours.

Boat : Honnêtement je pense que ceux qui nous ont précédés à savoir, Bobine, Didier, The Boss, Frédéric, etc… si ils ne nous avaient pas transmis tout ce qu’ils avaient déjà fait, on ne serait pas devenu le groupe qu’on a été. Effectivement à une époque c’était le groupe, parce que voilà, on était suffisamment nombreux et organisés pour faire des choses très intéressantes. Et après on s’est cultivés nous-mêmes. C’est en regardant les autres qu’on s’est construit une culture. En allant faire des petits voyages initiatiques en Italie.

Selim : A Rome.

Boat : Oui, à Rome. Rome vs Liverpool. En tribune avec les Romains ça te marque pas mal quand même, tu apprends des choses. (ndlr : 14 février 2001, Ligue des Champions, Milan AC vs PSG, 1-1. 15 février 2001, Coupe UEFA, AS Roma vs Liverpool, 0-2)

Qu’est-ce que tu apprends par exemple ?

Boat : Quand tu te retrouves dans un stade où il y a un supporter de la Roma qui est dans le coma depuis la semaine précédente. Pendant tout le match, tu as les mecs de la Roma qui sortent du stade et qui vont attaquer les keufs en dehors.

Pourquoi il était dans le coma ?

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Le Virage romain en 2001 © Panoramic

Selim : Attaque de carabiniers dans une tribune la semaine précédente, et le mec était tombé d’un vomitoire ou d’un truc comme ça, et il était dans un sale état. Il n’était pas mort, mais il était dans le coma. Les mecs ont passé leur match à se venger. A attaquer les flics. Mais genre organisés. Ils n’attaquaient pas les flics n’importe comment. Ils avaient pété un accès de lance à incendie, l’avaient attachée à l’horizontale sur tout le long des escaliers pour bloquer la progression des carabiniers, et puis descendaient, harcelaient les flics, laissaient les carabiniers monter, se bloquer contre la lance à incendie nouée qu’ils n’arrivaient pas à passer, puis redescendaient. Ce n’était pas improvisé, ils avaient prévu leur coup. C’était de la guérilla dans le stade.

Boat : C’est des trucs qu’on découvrait. Tu attends de rentrer dans le stade, devant la Curva Sud, et puis tu as un look qui ressort un peu par rapport à eux, donc les mecs se demandent dix mille fois si tu n’es pas anglais. Sachant qu’il y a quatre anglais ce jour-là qui se sont fait poignarder. Non, voilà, c’est tout un contexte. C’est une semaine surtout. On avait passé cinq jours à dormir comme des clochards, soit dans des J9, soit sur des aires d’autoroutes, sur la bordure, réveillés le matin par les carabiniers. Voilà ça te forge.

Bobine : Et puis tu marches avec des mecs au retour du stade dont un qui te demande de but en blanc, mais très sérieusement et droit dans les yeux : « tu es de droite ou de gauche ? ». A ce moment précis, il faut être réactif. Soyons honnête, je n’étais pas complètement rassuré et un conseil, ne te plante pas dans la réponse.

Tu avais plutôt intérêt à connaitre ton sujet.

Boat : Il y a des trucs qui marquent. C’est vrai que c’est une autre culture. Tu as la famille qui arrive au stade en voiture, et le père sort avec la nana et puis les enfants, et du coffre ils sortent leurs deux-mâts à eux. Ils ont leurs deux-mâts personnels qu’ils ont faits à la baraque.

Selim : Tandis que nos deux-mâts sont stockés dans notre local.

Boat : C’est une autre culture.

Selim : Exactement. Tu n’attends pas d’être dans le groupe pour produire ton matériel que tu vas afficher au stade, tu le fais chez toi.

Boat : Parce que tu le fais chez toi, avec ta famille. Et le dimanche, il y avait un OM vs PSG. On avait attrapé les bus sur l’autoroute, qui s’étaient arrêtés à l’arrache, on a réussi à monter pour aller voir le match. Ou c’était un samedi soir ? Parce que le dimanche on devait aller voir un match à Brescia je crois ? Bref, je ne sais plus, mais c’était une semaine intense. Une semaine de dingue. 

Selim : Non, ce n’était pas Brescia. On les joue un peu plus tard en août 2001. C’était un déplacement de ouf, de mémoire le seul bus commun entre les trois groupes d’Auteuil avec vraiment les noyaux durs de chacun. Une super époque où on est à peu près en phase, on fait des tifos communs, la bâche Virage Auteuil est bâchée à chaque match au Parc, et on se retrouve dans un déplacement avec beaucoup d’enjeux (finale Intertoto pour accéder à la Coupe de l’UEFA) avec une grosse adversité en face, une tifoseria reconnue. On est accueilli comme il se doit par les Bresciani et leurs potes Magic Fans qui attaquent notre car. Dans le stade, on fait une super prestation ultra, chaque mec du bus rentre avec deux torches, tout le parcage torse-nu, le coucher de soleil derrière la Curva Nord du Rigamonti, Roberto Baggio qui vole un pénalty et le marque et au bout du bout la qualification sur le fil avec une énorme communion avec les joueurs derrière le plexiglass. C’était mémorable, c’est sans conteste l’un de mes meilleurs souvenirs en déplacement.

Quelles étaient les valeurs que vous aviez gardées et que vous aviez fait évoluer dans la mentalité de ce groupe ?

Selim : Boat arrive avant moi bien sûr, mais même si il y a eu quelques années de décalage entre Boat et moi, on s’investit sans doute à peu près au même moment. On est en 1999 et le groupe est vraiment en déclin après le départ du noyau des 4-5 mecs qui œuvraient beaucoup. Donc ma génération arrive et c’est le désert. Effectivement je me souviens de discussions des plus vieux désabusés sur « est-ce que ça vaut le coup de continuer ? Ou d’arrêter ? », et nous on arrive avec une petite génération de, je ne sais pas une petite dizaine de mecs, qui ont de 15 à 25 ans, et on s’entend bien. On commence à bouger ensemble, à faire des trucs ensemble, à regarder du côté de l’Italie, à bouger beaucoup en Italie. On a commencé à vouloir ramener tout ça et à développer vraiment la culture ultra au maximum.

Vous étiez jeunes, voire mineurs, alors comment vous faisiez ?

Selim : On se débrouillait, au bahut et encore plus à la fac t’as quand même du temps. On faisait nos petites combines à droite à gauche pour avoir les thunes pour aller en déplacement. Quand on était juste, on s’arrangeait pour payer un peu plus tard ou on finissait debout dans le car en sachant que les deux heures pour aller à Lille ou Auxerre on allait les passer à rigoler avec les copains et qu’on se fichait bien d’avoir une place assise. Après, tu noues des relations dans le groupe qui t’ouvrent des possibilités. Entrer dans le groupe et s’y investir c’était aussi accéder à un réseau : des mecs qui pouvaient te mettre un pied à l’étrier pour trouver un job, une formation, un plan pour faire un peu de thunes au black. Des gars qui pouvaient te dépanner grâce à leurs compétences dans une logique de don et contre-don. Les copains t’aident pour ton déménagement. T’as une fuite d’eau, le mec qui est plombier vient t’aider. Ta caisse est en panne, tu passes au garage du père d’un Supras pour qu’il l’arrange. Un Supras tient le bar d’une soirée dans une boîte, tu vas boire à l’œil toute la nuit. Un mec est prof, il te corrige ta lettre de motivation. Un gars a besoin d’aide pour la distribution de repas dans son association, il ramène 8 paires de bras.

En fait, la communauté te permet d’accéder gratuitement à des services normalement payants dans une logique de réciprocité. Quand c’est ton tour d’arranger quelqu’un ou de faire croquer un plan, t’es mis à contribution. La solidarité dont on a besoin au sein du groupe se prolonge à l’extérieur dans la vie quotidienne et c’est un mouvement circulaire qui se nourrit et renforce la cohésion de la communauté. A 17 ans, j’ai pu commencer à bosser en tant qu’animateur dans une école de la Goutte d’Or grâce à Laurent (le fameux « Talon Aiguille » dont parlait Bobine tout à l’heure), qui est également une figure du groupe, présent presque depuis l’origine et qui est toujours là 28 ans après. Il faut aussi lui rendre hommage car il a été aux manettes du DVD Supras de la saison 2003-2004. Il a réalisé un travail incroyable pour l’époque de visionage, montage, découpage, graphisme. Il a su s’entourer des bonnes personnes et a laissé une vraie trace historique et documentée grâce à ce DVD. Ça s’inscrit typiquement dans le processus d’émulation avec les autres groupes dont on parlera un peu plus tard. Les Tigris avaient sorti une VHS ou un DVD, je ne sais plus, pour leurs 10 ans. Il était vraiment top pour l’époque mais on avait envie de faire mieux et Laurent a clairement mis la barre très haut et a atteint et même dépassé son objectif. On avait d’ailleurs organisé la première projection dans l’amphi du Parc des Princes. Bravo et merci à lui et à tous ceux qui l’ont aidé.

Donc les thunes finissaient toujours par atterrir dans la caisse matos ou déplacement. Et puis on avait besoin d’oxygène de toute manière et c’était un véritable crève-cœur de laisser partir les copains en déplacement. Un jour, je suis au local, et les copains partent à Lisbonne en J9. Je ne sais plus pourquoi, mais je ne pouvais pas y aller, j’avais des partiels à bosser ou une horreur comme ça. Les potes me travaillent, j’ai pas de sac, pas de fringues de rechange, pas une thune sur moi, les mecs me collent une parka sur le dos, me jettent dans le J9 et c’est parti pour une semaine de road trip avec trajet retour sur Rennes pour voir le match de championnat trois jours après !

Boat : Il y en a beaucoup qui pensent qu’être ultra ça se décrète. Ça ne se décrète pas. Soit tu vis ultra, soit tu ne le vis pas. Vivre ultra c’est : tu es là, du matin au soir, tu es avec ton groupe, avec tes potes, tu vas en déplacement.

Bobine : C’est passionnel, extrême, sans fin et destructeur si tu ne gères pas bien ta passion.

Boat : Tu fais des choix de vie en fait. C’est « putain là je peux bosser ou rester un an au chômage. « Vas-y, je vais rester un an au chômage ».

Pour pouvoir te consacrer au groupe ?

Selim : Oui. Je vais à ce cours qui m’ennuie ou je vais peindre pendant trois semaines le tifo parce qu’on a besoin de moi ? Eh bien je vais peindre le tifo, écouter de la musique et boire des bières avec les copains dans les coursives du Parc !

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Prépa de bâche dans le VA © Collection personnelle

Bobine : J’ai choisi de faire mon service militaire en civil, dans un service animation d’un centre social en Seine Saint-Denis dans une cité compliquée. Le but ultime, monter un projet avec le PSG : emmener des gamins à un match, ce que j’ai réussi à faire, et en même temps je passais par la case local du groupe au Parc. C’était mon épicentre. Tout me ramenait au groupe. Tout était prétexte.

Boat : Et c’est vrai que ma génération a matché tout de suite avec ce concept. On s’est retrouvé à quelques-uns et ça a matché direct.

Selim : Les affinités naturelles, la complicité, ça change tout. C’est ce qui fait que ton groupe peut prendre un bon virage ou pas. Les inimitiés entre quelques personnes peuvent rapidement créer des tensions collectives. A l’inverse quand tu as un petit noyau soudé et qui partage un même horizon de vie, comme c’était notre cas, ça crée une dynamique. En plus, on était plusieurs jeunes à habiter dans les arrondissements et la banlieue nord de Paris, donc on traînait ensemble toute la semaine, on n’attendait pas les matchs au Parc pour se voir, on buvait des bières le soir en zonant à Pigalle et Montmartre. On vivait un peu comme des punks, avec beaucoup d’insouciance. Oui, il y avait ça.

Christophe tu nous as dit que tu as pris le méga assez jeune et assez rapidement. Sentais-tu que tu avais un rôle important dans la tribune ?

Selim : Il était doué pour faire ça.

Boat : Je ne sais pas. Je ne me suis même pas posé la question en fait.

Ça t’est venu naturellement ?

Boat : Oui. A une époque il y avait un gars, après Franck, un mec qui a pris le méga, mais qui était ni bon, ni respectable.

Selim : C’est l’époque où j’arrive. C’est ce mec-là qui est au méga. Et il est nul.

Boat : Il est nul. Un poseur.

Bobine : On n’avait plus de capo. Passer de Franck à quelqu’un d’autre ce n’est pas évident. Tu as eu quelques personnes qui se sont essayées à l’exercice, mais sans convaincre.

Toi Bobine, jamais ?

Bobine : Je ne suis pas fait pour cela. Je savais très bien où je devais être. Dans l’ombre, dans l’organisation et cela dans un seul intérêt : celui de mon groupe. Il faut savoir placer les gens où ils doivent être et s’effacer quand nécessaire.

Boat : Les marionnettes.

Bobine : L’important est de savoir où tu es bon. Je ne pense pas m’être trompé à ton sujet.

Boat : Je ne sais pas quoi vous dire. En fait je prends le méga, naturellement. Enfin non, pas naturellement. Ça s’apprend.

Selim : Et il est bon en plus. Il fait bouger la tribune. Ça se ressent direct quand tu vois le mec au perchoir, s’il a le feeling ou pas avec ses troupes. Kamel était très bon aussi dans ce rôle.

Pourquoi as-tu pris le méga alors ?

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Boat leader à l’extérieur © Merry Moraux

Boat : Je ne sais pas, déjà je n’avais pas peur. Il ne faut pas avoir peur. Il faut se lancer, et puis après tu vois ce que ça donne. Je l’ai pris comme ça.

Tu étais agacé de voir que ce n’était pas bien fait et tu avais envie de faire mieux ?

Selim : Je pense qu’il y avait un peu de ça quand même. Parce qu’on n’était pas bon.

Bobine : Et puis il n’y avait plus personne surtout.

Boat : Avant de prendre le méga, quand j’étais à la porte de l’Unité Amok, je chantais 90 minutes. Pour moi, tu es là, tu es au stade, tu supportes ton équipe. Supporter. Le mot « supporter », ça veut dire quoi ? Ça veut dire juste regarder, tu es là et tu applaudis sur les buts ? Ce n’est pas ça. Donc je chantais, tu vois c’était en moi, c’était ma conviction. J’étais convaincu de ça. J’ai toujours été convaincu du rôle d’un public sur les résultats d’une équipe. Pourquoi les équipes lorsqu’elles sont à domicile sont-elles plus performantes qu’à l’extérieur ? Je me dis que ce n’est pas un hasard. Donc j’ai toujours tout donné pour ce club. Et donc au bout d’un moment je vois qu’au méga c’est la merde. Ok, bah j’y vais. J’y vais et ce que je me demande à moi-même je vais l’exiger auprès des autres. Donc quand j’ai un mec dans le bloc qui ne chante pas, « et vas-y tu sais quoi, bouge, ou vas là haut ». Soit tu chantes, soit tu bouges.

Ne penses-tu pas que tu as donné plus pour le groupe que pour le club ? Ou est-ce que pour toi c’est la même chose ? (ndlr : Moue de Christophe, puis rires).

Selim : Je me suis longtemps dit que c’était un rapport équilibré entre les deux, mais j’ai fini par admettre que je plaçais le groupe au premier plan.

Bobine : Des posters de joueurs dans ta chambre, tu passes à l’écharpe de ton groupe au-dessus de ton lit. Au quotidien, c’est ton groupe qui prend le dessus. Il t’envahit. C’est désormais ta nouvelle identité. Ta question qui comme beaucoup d’énoncés comporte la réponse. Les activités de ton groupe n’ont qu’un destinataire : ton club. L’ambiance que nous créons, les tifos que nous élaborons, le douzième homme que nous sommes individuellement ou collectivement, les négociations que nous menons dans un combat pour des valeurs dont nous estimons être les gardiens sont autant d’éléments qui fortifient ton club par la suite. En 2010 lors de notre éviction, il y a bien quelques personnes qui se sont bien posées cette question : « Mais où sont-ils ? »« Ils sont là mais ce ne sont pas les mêmes. Eux ils attendent. Les autres chantaient ! »

Selim : Oui ça vient petit à petit. Je me suis posé la question et finalement j’ai été obligé d’admettre que c’était le groupe avant tout. Tu t’en rends compte quand tu as des conflits avec le club. Où le lien se distend. Et où tu te régénères dans la solidarité de groupe, les actions que tu vas entreprendre pour défendre ta cause, pour arriver à faire entendre ta voix, à imposer la voix du groupe au club, ce qu’on a réussi à plusieurs reprises. Et à t’imposer, pas que pour l’intérêt de ton groupe, mais pour l’intérêt de tous les supporters du PSG. On parle beaucoup d’institution, c’est le mot à la mode, mais ça se forge l’institution, et ce n’est certainement pas le club à notre époque qui travaillait dans ce sens-là. Et puis ça t’oblige à prendre des risques qui vont à l’encontre de tes intérêts immédiats : On lutte activement contre le maillot qui ne respecte pas notre code couleur historique même si le club va nous mettre des bâtons dans les roues pour les accès à l’avant-match ? On se bat pour obtenir des prix uniquement pour nos adhérents ou bien pour toutes les tribunes populaires ? On fait profil bas devant les menaces du directeur de la sécurité qui veut nous obliger à donner nos cartes d’identité en déplacement et à nous interdire toute banderole de contestation contre les dirigeants ou bien on force l’entrée du Parc avec 150 torches pour les balancer sur le terrain et lui montrer qu’on tient le manche ? On est prêts à s’attaquer à l’actionnaire ou aux sponsors du Club parce qu’on place notre intégrité au-dessus de tout et qu’on accompagne notre rejet du foot business par des actes ?

On n’a jamais hésité à s’en prendre à Canal +, à Nike ou à Thomson. En 2005, lors d’un match contre Lens, le PSG et Nike font une campagne de communication contre le racisme complètement insipide en distribuant des bracelets noirs et blancs en tribunes. Nous on sort une banderole : « Avec Nike, pas de racisme, tous les enfants à l’usine ». Je peux te dire que ça n’a pas du tout plus chez les huiles. Pendant le conflit avec Graille et Larrue, on décide de taper sur le sponsor pour exercer une pression sur le club via ses financeurs : « Thomson vendeur d’armes ». Et c’était une vraie galère de rentrer les messages puisque les avant-matchs étaient suspendus par Larrue à ce moment donc on les rentrait lettre par lettre enroulée autour de dizaines de mecs et on les reconstituait dans le stade. Exposer la vérité, briser le mur du mensonge, refuser de laisser l’enfumage de la communication malhonnête des sponsors ou de l’actionnaire brouiller les esprits, c’était aussi notre rôle d’ultras. C’est justement parce qu’on aime notre Club qu’on ne peut pas laisser des puissances économiques ou institutionnelles utiliser son image pour redorer la leur et faire prospérer leurs affaires.

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À Larrue © Panoramic

On a fait des messages contre Colony Capital pour remettre en cause la nature même de l’actionnariat : un fonds de pension qui se servait du PSG comme un cheval de Troie pour mettre la main sur des secteurs immobiliers à haut rendement du 16eme arrondissement, comme la piscine Molitor. Les enjeux politiques autour du PSG sont considérables, ce n’est pas qu’un club de football, mais un espace de pouvoir avec une corbeille présidentielle et des loges qui permettent de tisser des relations privilégiées avec les élites économiques, politiques ou culturelles. Le Qatar a parfaitement saisi cet enjeu et utilise à son tour le PSG en y consacrant des moyens colossaux et avec des ambitions géostratégiques qui dépassent largement la simple logique foncière qui avait aiguisé l’intérêt de Colony Capital pour le PSG. Il s’agit d’offrir une image respectable du Qatar par le truchement de la diplomatie du sport, en investissant à perte. C’est important de mettre en perspective le rachat du Club : on sait que le Qatar a obtenu la Coupe du Monde 2022 lors du vote de décembre 2010 et que l’émir Al-Thani a rencontré Michel Platini et Nicolas Sarkozy au mois de novembre. Platini privilégiait une attribution aux États-Unis, mais change d’avis après ce déjeuner et entraîne avec lui les votes d’autres dirigeants de l’UEFA. Cela a été très bien documenté par Le Monde et la justice suisse a relevé plus de 120 transactions financières suspectes autour de ce vote.

Le Qatar obtient la Coupe du Monde 2022 en décembre 2010 et sept mois après, en juin 2011, QSI acquiert le PSG, qui était jusqu’alors détenu par Colony Capital, Or c’est Sébastien Bazin qui dirige le fonds et qui est un ami intime de Nicolas Sarkozy depuis la prise d’otages, dont sa fille faisait partie, dans l’école maternelle de Neuilly en 1993. La ficelle est tellement grosse… En décembre dernier, le parquet national financier a ouvert une information judiciaire après son enquête préliminaire pour « corruption privée », « association de malfaiteurs » et « trafic d’influence et recel de trafic d’influence », clairement ça pue la corruption à plein nez et il y a matière à réfléchir quand on est ultra ! On proclamait « non au foot business », « UEFA = Mafia », ça faisait partie de notre ADN. On encourageait nos membres à développer leur esprit critique. Avec ma vision de la mentalité Ultra, je suis forcément hyper mal à l’aise que mon club soit l’un des instruments de ce processus. Je ne peux pas l’ignorer ou faire l’autruche en me disant qu’en contrepartie, je profite d’une équipe composée de grands joueurs. La couleuvre est trop grosse à avaler, je ne peux pas renier les fondements sur lesquels notre génération a forgé l’identité du groupe de 1998 à 2010.

Pour revenir à notre histoire, on a peu à peu évolué vers une forme de syndicat du football populaire, ça a renforcé la constitution de l’identité du groupe. On définissait nos valeurs en agissant et on construisait un référentiel que les nouveaux membres devaient suivre s’ils voulaient être des nôtres. On sortait du cadre étroit du simple soutien au club : on participait à la conscientisation des membres, on aiguisait leur esprit critique, on voulait qu’ils développent une pensée presque militante, pas en faire simplement des agitateurs de drapeaux ou une chorale.

C’est dans cette logique que l’on va progressivement inscrire le Groupe dans l’action sociale.  Ça a commencé au Parc en donnant de la visibilité ponctuellement à des associations et à partir de 2004, on décide de nouer un partenariat local avec « la Mie de Pain », qui est la plus vieille association parisienne d’entraide aux SDF, active depuis 1893. Ce projet avait finalement vocation à dépasser le soutien au Club pour l’élargir à la Ville. On a confectionné un tifo dédié à La Mie de Pain au Parc, on a organisé des collectes et mis à leur disposition des jeux de maillots car ils souhaitaient constituer une équipe composée de SDF. Ils participaient à nos tournois de foot et on a eu l’ambition de les faire participer à la Homeless Worldcup qui se déroulait en Afrique du Sud en juin 2006. On a réussi à réunir des financements en sollicitant le Club et de la Ville de Paris pour régler les billets d’avion, l’hébergement, etc… et des membres du Groupe les ont accompagnés lors de cet événement. Cette question de la solidarité et de l’entraide, c’était un marqueur très fort chez les Supras.

Les années passant, c’est la dimension qui m’a le plus intéressé : transformer le groupe en forme de syndicat d’une part, et de mouvement contribuant à l’émancipation culturelle et à la création d’une forme de conscience éthique de ses membres d’autre part. Et cette dimension elle n’existe absolument pas à l’époque de l’émergence de la création des Supras. C’est un truc qui s’acquiert petit à petit, et au contact de l’adversité, des problématiques que le club t’impose, comment tu les contournes, quels moyens tu es prêt à mettre en œuvre pour y arriver. Et tu te rends compte que ça reste au final. Quand je fais le bilan, le groupe était à mes yeux devenu plus important que le club. Si ce n’était pas le cas, peut-être que je reviendrais voir les matchs aujourd’hui. Dans son interview à Virage Paris, Zavatt disait qu’il remettrait les pieds à Boulogne uniquement si la bâche Boulogne Boys était affichée parce que sinon ça n’a pas de sens pour lui. Je partage son point de vue. Je ne me vois pas remettre un pied à Auteuil sans la bannière « Supras Auteuil » flottant devant moi. D’ailleurs, je n’avais pas remis les pieds au Parc depuis 2010. C’est marrant le timing de cette interview puisque j’y suis finalement allé pour voir PSG-Lille sur l’insistance de mon fils. Mais j’y suis allé à Boulogne, tu vois, je n’aurais pas pu aller voir ce match à Auteuil, ça m’aurait fait trop mal.

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Contre-Pouvoir © Panoramic
Retrouvez l'interview de ZAVATT publiée dans VIRAGE en cliquant ICI

Regardes-tu toujours les matchs de Paris ?

Selim : Certains, mais la flamme s’est estompée. Autrefois, il fallait que je sois dans un bar ou au local avec les camarades pour voir le match si je ne pouvais me rendre au stade ou en déplacement. Aujourd’hui si je rate un match, ce n’est pas grave. La passion je la vis plus à travers les yeux de mon gamin qui adore le club. J’aime regarder les matchs avec lui, être dans la transmission de l’histoire de nos couleurs, lui parler des joueurs qui m’ont fait vibrer quand j’avais son âge, feuilleter les vieux albums Panini ou les livres photo sur nos épopées européennes. Alors qu’il y a quinze ou vingt ans, finalement, c’est le calendrier des matchs qui rythmait ma vie, c’est fou. J’organisais tout en fonction de ça, avec bien -sûr les difficultés ou les incompréhensions que ça peut poser sur le plan social ou professionnel. Jamais je n’aurais cru pouvoir vivre autrement, et pourtant… Ça ne plaira pas à tout le monde, mais il y a une dimension sectaire dans un groupe ultra. Tu vis avec des codes très particuliers et tu envisages toute la réalité sous ce prisme alors qu’autour de toi, personne ne le comprend. Comme toute secte, il faut en sortir pour te rendre compte que c’est parfois délirant quand même, mais c’est presque impossible d’avoir ce recul quand t’es plongé dedans.

Est-ce le groupe qui a fait l’homme que tu es aujourd’hui ?

Selim : Il a eu beaucoup d’influence. Parce que je suis arrivé gamin. Donc ce n’est pas pareil quand tu arrives à 25 ans, ou 30 ans. A l’époque tu n’arrivais pas à 30 ans dans le groupe. On a eu des générations plus tard qui sont arrivées avec un vécu, des conneries de jeunesse qui avaient déjà été faites ailleurs. Moi j’ai fait une belle partie de mes conneries de jeunesse avec le groupe ou les camarades du groupe. C’est peut-être pour ça aussi que la famille abdiquait, parce qu’ils voyaient que quelque part j’allais faire mes conneries, mais avec des mecs qui leur inspiraient un peu plus confiance. On a parlé de Tecate tout à l’heure, il a été très important pour moi. C’est un grand frère. On a les mêmes affinités musicales, on va aux concerts ensemble et c’est lui qui m’oblige à passer mon baccalauréat. Parce qu’en terminale, à partir du mois de décembre, je ne vais plus au bahut, j’en ai rien à foutre. Il y a des choses qui accaparent complètement ma vie : c’est le Parc, la vie de groupe, le local. Je vis le moment présent à fond et je me fiche totalement de l’avenir. Je trouverai un boulot et ça me permettra de financer mes déplacements et de vivre ma passion. Tecate, il ne voit pas les choses comme ça. Il me menace trois semaines avant le bac. Ma mère le connaît, il passe à la maison, elle a confiance en lui. Il a dix ans de plus que moi. Il me dit « écoute gamin, tu vas passer ton bac, si tu ne vas pas aux examens, je te défonce, je t’éclate, donc tu te démerdes, tu y vas et tu le passes. Après je m’en fous que tu l’aies ou pas ».  Je révise comme un taré pendant trois semaines et je l’ai sur le fil au rattrapage. En n’ayant rien branlé de l’année. C’est la vérité. Du coup j’enchaîne derrière je bosse pendant un an puis je rentre à la fac et j’accède à d’autres formes de savoirs. C’est grâce à lui que j’ai passé mon bac, parce que je ne l’aurais pas passé si je m’étais écouté. Mais peut-être aussi, voire même sûrement, que c’est mon investissement extrême dans le groupe qui avait conduit à me déscolariser. Ce n’est donc ni blanc ni noir, on est toujours sur un fil, ton investissement dans le groupe peut te déconnecter socialement, mais les gens fabuleux que tu y rencontres peuvent aussi te sortir des pires guêpiers.

Tu as parlé de punk tout à l’heure, et là ce que tu nous décris c’est « No Future ». Tu as 18 ans et le bac tu t’en fous.

Selim : On était une génération de gosses comme ça. On vivait le moment présent. C’était hyper spontané. C’était notre spontanéité qui faisait notre force, et notre faiblesse. Et c’est pour ça qu’on a eu des mecs au-dessus qui nous ont appris la rigueur et comment on pouvait transformer de l’énergie brute, la canaliser pour réaliser des projets plus structurés. C’est là qu’on a réussi à faire des trucs bien une fois qu’on a réussi à structurer cet excès d’énergie, je pense.

Boat : Cette adrénaline en fait, tu la vis dans le groupe, et c’est peut-être le truc qui me manque le plus. C’est que tu vis chaque jour. Enfin oui dans un groupe tu vis chaque jour. Tu les vis, c’est fort en fait ce qu’il se passe.

Pas seulement les matchs ?

Selim : Non.

Boat : Tu sais à l’époque, il y a eu Claude Askolovitch qui a fait un déplacement avec nous. Il avait dit « mais en fait on peut faire un road-movie sur vous ». Il y a tellement de gens différents et de caractères forts, et d’histoires, c’est intense. Tu vis des trucs où tu te dis (il est pensif)… Oui, c’est intense. Aujourd’hui s’il y a un truc qui me manque c’est un peu ça. Les matchs du PSG, moi je ne les regarde plus.

Bobine : De toute façon tu étais dos au terrain toi !

Boat : J’en ai plus rien à foutre. Mais c’est vrai que la vie de groupe me manque plus que les matchs du PSG, c’est clair. Après, est-ce que PSG ou groupe ? Je ne sais pas moi. C’est les deux. On s’est construit ensemble. Et on s’est construit aussi bien ensemble que par opposition. Parce qu’on se considérait un peu comme les gardiens du temple par rapport à l’institution PSG, ou en tout cas à l’entreprise. Il fallait qu’on préserve l’institution PSG, c’était notre rôle. Donc on s’est un peu construit contre, contre l’actionnaire ou des choses comme ça. Mais moi mon club, même si aujourd’hui je m’en fous des matchs, c’est Paris. Je ne serai jamais supporter d’un autre club. Et en même temps je ne me carterai jamais dans un autre groupe. Je suis Supras, et de toute façon je ne serai jamais rien d’autre. Et comme dit Selim, si demain je devais retourner au Parc, ce serait avec la bâche SUPRAS. On l’a toujours. On vient, on la pose …

Boat Virage Supras PSG
Boat, allongé devant le Virage © Merry Moraux

Vous êtes tous des pères de famille, si vous sentez partir vos enfants dans cette direction, ce sera quoi la sensation ?

Bobine : Quand tu deviens père de famille, tu réfléchis très différemment « qu’est- ce qu’ils ont du s’inquiéter ». et tu as comme des flash-back bien plus tard. Dire à ta mère « je vais en Roumanie quelques jours, t’inquiète pas, on part en bagnole avec des potes », sans lui donner le moindre détail et on finit dans un hôtel à 15 balles, limite de passe, Je m’imagine très difficilement dans ce scénario avec mes gamins.

On parlait plus du côté gamin qui vrille, dans la tribune.

Bobine : Cela peut te donner un but dans la vie, mais les parcours de vie sont tellement différents et nombreux. Cela peut se révéler très formateur mais également dévastateur. Selim l’a très bien expliqué.

Boat : Un but, mais en même temps ça peut être destructeur. Si tu n’as pas des gens qui sont vigilants, ça peut être super destructeur.

Bobine : C’est là pour moi que ta famille intervient ou pas en te donnant des valeurs et des garde-fous. Cela a été essentiel pour ma vie en tribune pour savoir où aller, connaître les limites et ne pas te mettre dans une situation avec un aller simple. Mon QG est ma famille. C’est primordial.

Selim : Il y a des gens que ça a détruit. Parce que là on parle des bons côtés. Mais ça ne s’est pas toujours bien passé, il y a des profils qui se sont cassés la gueule aussi. Je pense qu’il y a plein de gens qui n’allaient pas bien à un moment et qui ont trouvé des ressources dans le groupe pour repartir de l’avant. Même des gens qui ne sont pas restés longtemps. Il y a des mecs qui se sont sur-investis pendant un ou deux ans parfois et qui ont disparu ensuite. Vraiment. Des mecs qui ont fait un grand chelem, deux ans après, clac, c’était fini. Pourquoi ? Parce que le groupe jouait pour certains un rôle de parcours initiatique. On a donné beaucoup de confiance à plein de gens qui en manquaient, à un moment de leur vie ! Enfin, c’est bizarre tu vois, on a un petit peu tous les parcours. Il y avait aussi des mecs sans repère ou avec un contexte familial difficile, dont le père était absent, tu as plein de gars et plein de profils comme ça. Des mecs que leur famille ne pouvait pas gérer. Le problème ce n’est pas toujours la famille. La famille elle fait ce qu’elle peut. Mais en fait toi tu débordes, tu sors du cadre, et tu trouves ailleurs les figures de paternité dont tu as besoin pour te construire en tant qu’adolescent. C’est un truc super important quand tu es ado ou jeune adulte d’avoir des figures qui t’inspirent finalement.

Boat : Sachant qu’on ne laissait pas tout passer. Loin de là. Et des gars comme ça quand ils se retrouvent dans de sales draps et que toi tu vas le chercher, au fond du trou, et qu’il y a sa mère, qu’il y a ses sœurs, tu sais que c’est important pour lui et tu sais que la maman est là, mais que c’est important que tu sois là aussi. Voilà.

A différents moments du groupe où vous en avez été les leaders, avez-vous senti ce rôle social que vous aviez ? Notamment après avec le local ?

Boat : Oui. Après je vais te dire un truc. En fait c’est un truc de fou. Mais tu te retrouves avec un pouvoir de dingue. Je ne sais pas comment l’expliquer. Moi en tribune, quand je bougeais un sourcil, il y a un truc qui se passait … je ne pouvais pas le faire tout seul en fait. Quand tu montais dans le bloc, tu te retrouvais avec tout de suite cent types, deux cents types derrière toi. En fait tu renvoyais un truc aux gens. Ils t’écoutaient.

Selim : Le gamin, il n’écoutera jamais son père, ni sa mère. Mais toi, il va t’écouter.

Boat : Il va t’écouter oui.

Selim : Tu te substitues en fait. Moi je l’ai senti en tant que gamin qui dérape, qui trouve un cadre ailleurs. Et je l’ai senti plus tard de l’autre côté du miroir auprès de gamins qui pouvaient vriller et à qui on disait « Va faire ta formation » ou « ce week-end, tu bosses tes examens, tu restes à la maison ». On jouait sur les différentes cordes de la relation parentale finalement : bienveillance et accompagnement, mais aussi remontrances et privations !

Cela ne t’a jamais grisé, ou à l’inverse fait peur ?

Boat : Grisé non. Mais après c’était chiant. Des fois tu voulais régler des trucs et tu ne pouvais pas. Mais non, pas grisé.


Benjamin Navet
Xavier Chevalier

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